Dispositions, dispositifs et incitations éducatives

POURQUOI ETUDIEROn a tort d’attribuer au secteur de l’éducation les causes de sa situation. C’est son environnement qui lui dicte ce qu’il doit être. C’est donc d’abord ce dernier qu’il faut traiter si l’on veut que le secteur évolue et s’adapte aux exigences de son environnement national et international.

Ce ne sont donc pas les assises de l’éducation avec l’ensemble des partenaires, parents d’élèves, pédagogues, syndicats des enseignants et la presse qui sont prévues pour la mi-juillet, ni le feu vert accordé à l’ancienne membre de la commission chargée de la réforme du système éducatif, Mme Benghabrit, ni le travail d’experts,  ni le passage du nombre de semaines d’enseignement de 30 à 38 et 40, ni le dispositif anti-triche qui vont changer les dispositions des différents acteurs. Tout cela ne sera que bricolage de quoi divertir ceux qui souhaitent l’être ou qui préfèrent ne pas savoir.

La question que beaucoup d’adultes s’efforcent de taire et qui pourtant refait surface chaque fois que les tensions entre eux et les élèves montent, celle que ces derniers ressortent lorsqu’on les serre un peu trop et qui ruine la relation pédagogique est celle de la question pour quoi étudier. Et la réponse est connue, pas besoin d’être expert, puisqu’elle est sur la bouche de tous les adolescents, non pas pour être qualifié  en vue de pratiquer un art ou une activité mais pour obtenir le titre par lequel on pourra accéder aux emplois publics distribués. Le diplôme est un instrument de sélection des candidatures sur le marché public de l’emploi banalisé. Autrement dit un instrument d’exclusion des plus faibles, auquel s’ajoute un autre, la différence de capital social (al ma3rifâ). Il est aussi connu que le secteur privé n’emploie pas de personnel qualifié. A quoi peut donc servir le dispositif anti-triche, l’allongement de l’année scolaire, et qui peut y croire ? Tout le monde est dans la fuite en avant. Dans la société du mensonge le secteur de l’éducation est une formidable entreprise de stérilisation de la jeunesse.

Pour quoi étudier donc, telle devrait être la première question qu’il faudrait que les parents d’élèves et les professionnels se posent lors des prochaines assises de l’éducation avant de répondre aux suivantes : quelle éducation dispenser et comment. J’apporte ici quelques éléments de débat.

Tout d’abord arrêtons de ressasser l’idée selon laquelle l’école détiendrait le monopole de la formation à la citoyenneté. Cette justification a  déjà causé des dégâts considérables : elle a déresponsabilisé la société et mis sous le boisseau les autres justifications de l’école. Ce qui forme à la citoyenneté ce sont l’ensemble des institutions qui régularisent le comportement des individus et des collectifs et de ce fait rendent la coopération possible et fructueuse. A l’heure actuelle l’école enseigne ce que la vie dément à chaque coin de rue. Nous vivons dans le mensonge et l’irrégulier. Pour en sortir il nous faut des institutions qui mettent  nos comportements en cohérence au lieu de cultiver la dissonance. La formation à la citoyenneté n’est plus le caractère distinctif de l’éducation publique. Cette assignation est devenue un poison pour la société. Ce monopole qui n’accordait pas aux parents d’élèves le statut de citoyens au départ de la décolonisation et s’est poursuivi trop longtemps, a conduit à la déresponsabilisation sociale. De plus, il est devenu patent depuis la crise des années 90, que l’Etat ne peut plus porter l’avenir des élèves bien qu’il continue d’occuper leur horizon d’attente. Une société dont les parents n’investissent pas dans l’éducation de leurs enfants programme sa faillite. Elle n’équilibre pas son économie et sa démographie, elle n’investit pas son avenir. Elle demeure prédatrice. Les sociétés qui ont réussi sont celles qui ont fait de l’éducation une affaire publique et privée. Les volontés de savoir, de travailler doivent être des dispositions sociales, individuelles et collectives. L’Etat les a souvent contrariées plutôt que de les encourager. La « gratuité » de l’éducation a dévalorisé celle-ci, miné son fondement. Il faut donc admettre que c’est le milieu qui forme à la citoyenneté ou à la démission sociale. Ce n’est pas le professionnel sans qualité qui peut aujourd’hui incarner l’autorité ou la volonté de savoir. Le milieu social n’est plus un troupeau qui cherche son pasteur, ni le lieu d’une « solidarité mécanique » (Durkheim). Il est devenu intelligent. Cette qualité lui est concédée comme intelligence artificielle d’une part et intelligence collective vivante d’autre part. A l’ère de la révolution des communications, du marketing sur grande échelle, la puissance publique est incapable de former à la citoyenneté. Elle ne peut que la protéger.

Ensuite l’éducation et la formation ne doivent plus être séparées de leur milieu social, technique et culturel. Le temps de l’extra-territorialité (culturelle et technique) de la science en même temps que celui de sa monopolisation est terminé. Si Dieu qui embrasse tout est mort (F. Nietzsche), l’Homme (qui prend sa place) aussi (M. Foucault). Il ne faut plus séparer les différents milieux : social, naturel, technique et économique que de manière à servir leur unité. Il faut séparer autrement formation et emploi : on ne forme plus d’abord et on travaille ensuite, il faudra se former continuellement. Les systèmes qui ont le moins séparé les deux espaces, qui ont le mieux valorisé la « formation professionnelle », sont ceux qui ont le mieux réussi. Les savoirs faire évoluent vite, les savoirs être ne sont plus ce qu’ils étaient. La « formation initiale » ne disparaîtra pas mais elle ne suffira jamais plus. Personne ne pourra plus être sa vie entière, un enseignant ou un cadre d’entreprise. La circulation des savoirs et des compétences devient la règle alors que nos universités continuent de fonctionner en vases clos. Bref, il faut remettre les individus dans leurs milieux, le travail au cœur de la vie, redonner vie au travail pour prendre soin de la vie et non pas la détruire.

 Pour quoi donc former ? Pour transformer son milieu, sa qualité de vie, les échanges qui peuvent la soutenir et qu’il peut porter, les liens qui le trament. Pour agencer des savoirs être, des savoirs vivre et des savoirs faire qui prendront soin du milieu social et de ses ressources[1]. Continuer à fermer les yeux sur le milieu qui nous entoure, sur nos échanges réels est le pire des aveuglements. Nous en avons fait un milieu de déjections, nous nous sommes vidés de notre substance. Il nous faut devenir acteurs de notre destin, milieu de création et de récréation.

Comment y parvenir ? Je soutiendrai qu’il failledonner tout d’abord aux collectivités et individus les cadres qui leur permettraient de gérer leur activité décentralisée. Il faut décentraliser le secteur de l’éducation, lui permettre de développer toutes ses connexions, afin que les individus puissent produire leurs institutions, normaliser leurs comportements, mettre en cohérence l’ensemble de leurs institutions.

Dans les sociétés de classes européennes la démarche « top down », de haut en bas, de formation des valeurs, des normes et des institutions a longtemps été dominante. Le mimétisme de classe était le principe de diffusion. La normalisation des comportements s’est effectuée du petit cercle de la cour à  celui de la société entière (Norbert Elias). Les valeurs de luxe de la noblesse ont fini par gagner l’ensemble de la société. Tout compte fait, les « valeurs bourgeoises » n’ont été qu’un intermède qui a permis aux premières de mieux gagner l’ensemble de la société. Elles ont rendu possible l’avènement de la consommation de masse. Les révolutions ont été des irruptions qui ont ouvert un nouvel espace à ces valeurs. La croyance au progrès a succédé à celle de la malédiction. Mais si le mimétisme n’est pas créativité, il n’est pas non plus pure passivité, il est aussi adhésion. Il n’exclut donc pas la démarche « bottom up », de bas en haut, de la société mimétique. Dans nos sociétés à la différenciation récente, au temps de l’universalisation de la démocratie, méfions nous d’imiter des sociétés qui ont un lourd héritage historique et qui nous dispenserait de notre propre créativité. Les institutions sont par quoi les individus régularisent leurs comportements, innovent et font société. Il ne faut pas se démettre de la tâche de produire ses propres institutions.

Arezki DERGUINI

09.06.2014

 

[1] Voir les notions de milieux innovateurs, de régions apprenantes, de clusters.

Cet article a été publié par AL HUFFINGTON POST ALGERIE sous le titre :

Pour quoi étudier, quelle éducation dispenser et comment?

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