Monopolisation de la violence, paix et réconciliation

violence, paix et réconciliationDans un article précédent[1], je soutenais que la monopolisation de la violence n’avait pas sorti celle-ci de l’espace social. En effet le processus institutionnalisé de monopolisation qui n’expurge pas l’espace social de sa violence, la contrôle comme il le peut et comme il le faut alors. Il ne libère pas d’espace pacifié qui fonctionnerait conformément aux règles qu’on lui a imposé ou qu’il s’est donné car la société n’a pu incorporer les règles d’un fonctionnement pacifique. Il faut voir la paix et la réconciliation nationale comme les manifestations d’un processus de monopolisation de la violence réussie où l’espace social a été expurgé de sa violence, a incorporé les règles d’un fonctionnement pacifique. Et de fait la monopolisation de la violence nécessite l’adhésion de la population. La passivité de la société, tout comme celle de la nature appartiennent à un esprit révolu. Les experts ne peuvent plus être que des co-acteurs de la société.

Dans la société occidentale, le processus de monopolisation de la violence n’est pas séparable du processus de différenciation de la société en propriétaires et non propriétaires (guerriers et paysans (G. Duby) d’abord puis « capitalistes » et salariés ensuite). Il s’accompagne d’une division de la société en classes et d’un processus d’institutionnalisation de la propriété. C’est donc un long processus qui abouti à l’instauration d’espaces nationaux de droit. On le redécouvre avec la chute du communisme, le droit est d’abord un droit de propriété. Droit de propriété sur soi, sur son travail et sur le produit de son travail. Mais aussi droit de propriété commune sur des biens communs que la propriété privée ne prend pas le soin de conserver, comme on le découvre aujourd’hui avec la crise de l’environnement.

Dans la société postcoloniale, avec l’universalisation de l’Etat-nation et l’occidentalisation du monde, l’importation de l’Etat de droit s’effectue au sein d’une dynamique sociale écrasée dont l’objectif n’était pas de libérer celle-ci mais de la défendre du monde. La volonté d’indépendance ne s’est pas incarnée socialement, la politique est restée une guerre poursuivie par d’autres moyens. Sa représentation a été, par dérives successives, monopolisée par un secteur guerrier de la société parce que celle-ci n’a pas pu et su s’incorporer les règles du monde et s’en donner de propres. La société, comme on peut le constater, n’a pas réussi son insertion dans le monde, autrement que sur un mode passif.

Si donc l’émergence d’un espace de droit nécessite la monopolisation de la violence pour que cette dernière puisse être soumise au droit, il ne s’agit pas là d’un processus logique par lequel il faudrait d’abord monopoliser pour qu’ensuite soit pacifié un espace social réglé par le droit. Il s’agit de plusieurs processus simultanés : il faut simultanément que la société consente à déposer les armes, que ses membres renoncent à la violence pour parvenir à leurs fins, qu’ils admettent de remettre leurs différends à une tierce partie, que celle-ci puisse établir la frontière entre droit et non droit entre les disputants, qu’elle puisse ordonner aux armes de soumettre ou contenir l’espace de non droit et que les armes acceptent d’obéir plutôt que de céder à leurs propres propensions et intérêts. Bref, la monopolisation de la violence au plan historique est le résultat de plusieurs processus micro et macroscopiques qui s’étalent dans le temps. Et nous ne disposons pas de cette ressource fondamentale que nous gaspillons allègrement par notre fébrilité. Au plan anthropologique la monopolisation  sera fonction de la confiance de la société et de son secteur de la sécurité en une autorité commune.

Il n’est donc pas étonnant que l’importation de l’Etat-nation en Algérie se soit faite dans le cadre d’une différenciation sociale surfaite, affectée par la colonisation et la guerre de libération nationale. Surfaite si l’on rapporte cette structuration au mouvement de longue durée de ce que l’on pourrait appeler la société algérienne et que l’on distingue habituellement des autres anciennes sociétés maghrébines au plan sociodémographique par la ruralité. La construction étatique, ses secteurs de la sécurité (armée, police et justice), ont été réalisés par un secteur de la société dont les propensions étaient fortement déterminées par la guerre de libération et l’héritage colonial et non par le mouvement profond de la société qui étale sur le long terme les processus de différenciation sociale et de monopolisation de la violence. Nous assistons donc à une différenciation bâtarde, flottante.

L’on comprend ainsi que le processus de monopolisation de la violence ne peut se résumer à un coup de force militaire, il suppose le rôle actif d’une société qui accepte de s’accomplir dans une différenciation et qui se donne des autorités de régulation. La société de classes européenne qui a été contestée par ses classes dominées a réussi à réaliser un compromis entre ses différentes classes et fractions dans le système démocratique. Le système démocratique ne prétend pas être le meilleur système politique, il permet au meilleur d’advenir mais peut conduire au pire. Les sociétés européennes sont passées de la contestation radicale de classe à la contestation de l’inégalité.

L’on comprend aussi qu’un tel processus doit s’accompagner d’une certaine foi en la justice, d’une certaine confiance dans le fait que, dans ce monde postindustriel, l’efficacité n’est pas le contraire de la justice mais sa condition.  Il faut admettre aussi qu’on ait besoin d’une certaine croyance des populations et des individus dans le pouvoir de faire société. La défense de l’unité de la société est certes confiée par le droit à une autorité centrale mais elle ne peut être son fait à l’ère de la mécanique quantique. Des populations qui ont renoncé à faire société ne peuvent former un peuple, mais juste un Etat qui usera son monopole à force de vouloir en imposer le principe. Il faut se convertir aux idées que l’Etat n’est pas la société, juste une superstructure, et que la société est la source de la légitimité, de la puissance et de la créativité.

Arezki DERGUINI

Bgayet le 04.06.2014

 

[1] Quelle voie pour la démocratisation de la société algérienne? http://www.huffpostmaghreb.com/arezki-derguini/quelle-voie-pour-la-democ_b_5391781.html

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