Quelle voie pour la démocratisation de la société algérienne ?

consumérismeL’idée que nous allons défendre dans ce texte est que la division du pouvoir aujourd’hui doit emprunter la voie de la régionalisation d’un certain nombre de fonctions sociales pour que puissent émerger des milieux compétitifs et solidaires et par conséquent une accumulation du capital effective et une société civile efficiente, et que puisse être corrigée l’asymétrie qui domine aujourd’hui le pouvoir algérien.

Les nouveaux cadres de la différenciation sociale.

Le modèle occidental ancien de division du pouvoir qui se cache derrière l’injonction de la privatisation et inspire la libéralisation rampante actuelle, ne peut fournir de réponse satisfaisante à la question de savoir quelle voie peut emprunter la démocratisation dans notre pays. Pour deux raisons. Tout d’abord ce modèle est dépassé par le temps du monde, la démocratie représentative qui équilibrait le pouvoir politique d’une majorité et le pouvoir économique d’une minorité, est mis en crise. Il est un modèle issu des premières révolutions industrielles, avec une massification de la société et son noyau dur, la classe ouvrière. Trop tard pour asseoir une démocratie sur la séparation nationale des pouvoirs économique et militaire, puis politique. La fonction de représentation est en crise, la classe politique se délite. Aujourd’hui le pouvoir économique n’est plus limité par le pouvoir politique national. Ce dernier s’émiette avec la décomposition de la classe ouvrière et des organisations de masse. La globalisation des marchés excède de toutes parts les nations et leurs ensembles. Les grands ensembles politiques doivent composer avec les grands groupes multinationaux. Si ces derniers trouvent des appuis dans certains Etats avec lesquels ils doivent collaborer, il n’est pas sûr que ce ne soit pas leur intérêt qui prédomine face à un système interétatique à l’épreuve. C’est d’eux que les Etats tiennent leur puissance. La mondialisation confronte des marchés globaux et met des territoires en compétition. Les nations qui ont réussi à domestiquer l’économie s’en portent le mieux. Pour la majorité des nations, la démocratie a besoin d’être délibérative (1), économique et sociale, un peu à l’image de certaines nations asiatiques et nord européennes. « Ni l’intérêt général, porté par l’Etat, ni la volonté majoritaire exprimée par le suffrage ne suffisent plus à justifier les choix démocratiques. La norme n’est légitime que si elle résulte d’un processus de délibération inclusif et équitable, auquel tous les citoyens peuvent participer et dans lequel ils sont amenés à coopérer librement » (2). On ne peut confondre ce qui est « bon pour tous » ici et là avec l’intérêt général en ignorant le processus de formation de la volonté d’où celui-ci émane. On ne peut obliger la minorité si elle n’a pas participé au processus de formation de cette même volonté, si elle n’a pas eu droit au chapitre. La démocratie délibérative mettant la société en débat, les élites ne peuvent y séparer leurs intérêts de ceux de la société, leur fonction devenant celle d’accompagner la formation des volontés d’une société qui décide. La division du travail fonctionnelle n’y est pas ainsi pervertie en domination sociale. Une telle démocratie se juge par la capacité de la société à fabriquer des normes et à inspirer celles que recherchent les grandes entreprises. Une différenciation socialement maîtrisée ne peut plus s’effectuer dans les cadres nationaux si ne se réalise donc pas une certaine démocratie sociale et économique. Ce n’est plus une classe ouvrière seule, défaite par ses institutions et ses intérêts nationaux étroits, qui peut faire contrepoids au capitalisme mondial. Il faut aussi une organisation des consommateurs et petits actionnaires et une politique anti-consumériste (3) pour corriger l’asymétrie de pouvoir entre consommateurs et producteurs. Dans les pays dominés la globalisation fabrique une différenciation sociale centrifuge qui se traduit par une asymétrie du pouvoir, un exode des capitaux et une prolétarisation de la société. La complaisance du système interétatique à l’égard de la défaillance de certains Etats fait donc partie de sa dynamique de structuration, elle n’est pas négligence.

L’indifférenciation nationale

Ensuite, l’ancien modèle occidental de division du pouvoir (séparation de la propriété et du travail, de l’économique et du militaire d’où émerge le politique,) a rencontré des obstacles insurmontables dans le contexte algérien du fait en particulier d’une généalogie brouillée de la propriété par l’intervention coloniale en même temps que d’un écrasement du mouvement d’abstraction (d’intensification et d’industrialisation) du travail national par la division internationale. Par conséquent l’appropriation privative du travail et des moyens de production s’est traduite par un échec de la transformation de la propriété collective en propriété privée et a pris la voie d’une privatisation rampante. De ces faits, la période de « libéralisation » n’a pas réussi à donner un centre de gravité indépendant à la puissance économique et financière. Les séparations de la puissance militaire et de la puissance économique, de l’économie et du politique, n’a pas abouti pour créer une société autonome. Le trépied de la démocratie : monopolisation de la violence (armée), capital (comme puissance économique) et travail (comme majorité politique), ne s’est pas différencié, le pouvoir politico-militaro-financier est resté confondu. La période de libéralisation a engendré un capitalisme d’Etat qui a détruit le capital naturel, le capital social sans créer de capital productif, culturel et humain. Il a engendré un pouvoir financier, sans centre de gravité propre, qui est demeuré une nébuleuse autour du centre politico-militaire.
Il s’ensuit de l’état des différents types de capitaux l’impossibilité de disposer d’une représentation nationale civile crédible. On a donc tort de dissocier la qualité des sociétés civiles de la qualité de l’accumulation du capital dans les sociétés émergentes. Les élites se constituent en même temps que se structure la société. De sa naissance à l’heure actuelle, du parti-Etat à l’Etat-DRS, l’Etat algérien s’est construit sur la négation de la différenciation sociale, contre toute velléité d’autonomie de la société. La monopolisation de la violence a été confondue avec la monopolisation du pouvoir comme aux premiers âges de l’Etat occidental. Dans la problématique de monopolisation de la violence, la dynamique sociale, la division des pouvoirs étaient absentes. Dès le départ, l’histoire de l’Etat algérien qui accompagne la déstructuration de la société algérienne et suit la corruption coloniale des élites libérales, est celle d’une monopolisation croissante du pouvoir. A l’image de l’émergence de l’Etat absolutiste occidental. Du pluripartisme colonial submergé par le conflit armé, on est passé au parti-Etat postcolonial, puis à l’Etat-DRS. Tel est le terme de l’histoire de l’Etat postcolonial : l’achèvement d’un processus de monopolisation du pouvoir, comme le soutenait bien avant nous le défunt Abdelhamid Mehri (paix à son âme).

Monopolisation de la violence et différenciation du travail.

Il faut donc séparer la monopolisation de la violence de celle du pouvoir, et voir en cela une leçon première de l’histoire de la démocratie occidentale représentative. La monopolisation de la violence s’est accompagnée d’une monopolisation des ressources alors que dans le cas de l’Etat occidental elle s’est accompagnée à l’insu de celui-ci d’une différenciation de la société et des formes de capitaux. C’est en s’appuyant sur la bourgeoisie contre la « féodalité » (France) ou sur la « féodalité » contre la monarchie (Angleterre), que la suprématie du droit s’est établie. Bourgeoisie qui n’était pas la création de la monarchie ou de la « féodalité », mais de la dynamique sociale, du mouvement d’abstraction du travail et de son mode d’appropriation. Une nouvelle leçon de l’histoire occidentale contemporaine, cette fois, est que la différenciation du travail et ses modes d’appropriation entrent aujourd’hui dans une nouvelle phase de mutation. L’accumulation et la structure du capital au XXI° siècle sont dissemblables de celles qui ont accompagné la monopolisation de la violence en Occident. A l’ère de la société de la connaissance le travail immatériel acquiert une importance singulière et n’offre pas les mêmes modes d’appropriation que le travail matériel. Les droits de propriété posent de nouveaux problèmes. La monopolisation de la violence nécessaire à la suprématie du droit doit donc être portée par une autre, une nouvelle différenciation sociale pour aboutir. Autrement les besoins de l’Etat national ne pourraient être satisfaits ni ses charges effectuées. L’Etat défaillant est celui qui n’est pas porté par une accumulation réelle de capital au sein de l’expérience sociale.

Dans la politique de développement, la concentration du pouvoir confondue avec la monopolisation de la violence s’est donc sciemment opposée à sa différenciation. L’émergence de l’Etat a conduit la concurrence des pouvoirs à leur réduction et à la monopolisation plutôt qu’à leur régulation, subjugué qu’on était par le modèle de l’Etat jacobin français. Le souci de l’unité du pouvoir d’Etat a combattu la différenciation du pouvoir social. Pour redonner une place à l’expérience collective, au travail social, une existence et une unité aux différentes formes de capitaux et une possibilité de développement à chacune et à l’ensemble, autrement dit pour s’engager dans la voie d’un développement équilibré des différentes formes de capitaux, il faut réduire l’asymétrie écrasante qui existe entre le pouvoir politico-militaro-financier et le pouvoir social. Asymétrie dont l’effet aujourd’hui est de produire un formidable gaspillage de ressources humaines et financières. D’autre part, il faut se rendre compte qu’à l’heure de la globalisation, le capital immatériel constitue le socle de la territorialisation des flux, le facteur de cohésion du capital. Les réseaux, les connaissances tacites, la mémoire commune, la confiance, constituent les véritables actifs d’une société qui sont aujourd’hui détruits par la monopolisation. Nous n’avons pas le choix, il est impossible de refaire l’histoire de l’Occident comme il est impossible d’ignorer le fait que le futur sera différent du passé. Du fait de l’asymétrie radicale de pouvoir, la suprématie du droit qui présupposait la monopolisation de la violence et devait conduire à la civilisation des rapports sociaux (Norbert Elias) n’a pu prévaloir. La monopolisation de la violence n’a pas éradiqué la violence sociale, elle la contrôle en l’exportant et en la retournant contre la société. Elle ne libère pas d’espace qui serait régulé par le droit. Nous sommes dans une situation de gestion de la violence sociale profitable à une minorité antisociale plutôt que dans une politique de civilisation des rapports sociaux. La société précoloniale, sans monopole de la violence, contenait mieux sa violence, civilisait mieux ses rapports. La fin de la colonisation a conduit à l’émergence d’une armée nationale aux frontières mais a conservé ses verrous sur la dynamique sociale. La dynamique étatique a ensuite évincé celle de la société. Comme je l’ai soutenu dans un article récent, il faut rétablir le lien qu’a corrompu le colonialisme, entre propriété, sécurité et travail de sorte que le travail soit le moyen légitime et incontestable d’appropriation des produits du travail. Il faut rendre à la société sa dynamique et l’équilibre de ses différents pouvoirs. La construction de l’Etat postcolonial s’est incorporée l’œuvre coloniale, elle n’a pas défait son héritage, elle a associé le monopole de la violence et celui du pouvoir. La citoyenneté n’a pu donc avoir d’autre appui que la violence étatique.

L’attractivité du territoire nouvelle problématique du développement.

La division du pouvoir, sa différenciation et sa croissance ne passera donc pas par une accumulation primitive du capital à l’ancienne, séparant et opposant travail et capital, pour former une masse de prolétaires et une minorité de possédants. Cette accumulation au plan national écrase le travail, détruit et disperse le capital. Cette division au plan mondial est aujourd’hui à l’origine d’une crise de la répartition : le travail salarié s’émiette et se contracte, la concentration du revenu s’accroit. Le processus d’accumulation du capital ne peut pas ressembler à celui qui a précédé et accompagné les premières révolutions industrielles prolétarisantes. Il faut redonner à la propriété son sens fonctionnel et au capital son sens de travail passé et d’expérience collective. L’accumulation des richesses ne peut plus s’effectuer sur l’espace abstrait et confondu de la nation et du marché. Pour dans notre cas précisément ne pas expatrier les capitaux et multiplier les déshérités et les déclassés. Elle sera accumulation concrète et s’effectuera sur la base de territoires concrets et de leurs capitaux concrets. La mise en valeur d’un capital productif exige aujourd’hui capital social et capital humain.
Je veux défendre ici l’idée que la différenciation du pouvoir ne passe plus par la différenciation du militaire et de l’économique en général, mais par les milieux compétitifs et solidaires où émergeront les capitaux et leur cohérence, par la « coopétition » (contraction de coopération et compétition) d’ensembles concrets disposant de capital social et humain en mesure d’attirer et de s’incorporer les autres capitaux. La différence qui peut mobiliser toute la société et l’ensemble des capitaux qu’elle renferme est celle qui passe entre les régions ou territoires (ensembles humains cohérents) autour d’objectifs communs. L’attractivité d’un territoire est devenue un élément central dans la problématique du développement. C’est au niveau des régions (4) que l’on observe cette unité de la compétition et de la solidarité, que l’aliénation des ressources naturelles fait tenir aujourd’hui au plan national. C’est entre les régions que s’observe la compétition mondiale et que l’on recherche la solidarité pour former des ensembles souverains. Pourquoi continue-t-on à nier ces réalités ? La compétition interne qu’induit celle entre les régions et les autres parties du monde, peut seule conduire à une différenciation interne raisonnée et légitime de la société. Là est le véritable problème social : l’Etat défaillant est coextensif, consubstantiel d’une société indifférenciée et atomisée. L’Etat performant est celui qui ordonne une compétition dont les résultats obtiennent le consentement de la société. Aussi les performances temporaires d’un Etat défaillant qui surfe sur la compétition sociale peuvent-elles cacher sa déficience profonde. C’est donc de la performance d’une société qu’il faut juger et de la construction étatique qui la rend possible ou impossible. C’est au niveau de la région que le rapport entre sécurité, propriété et travail peut être à la hauteur de la société et sous son contrôle. C’est à cette hauteur humaine que peuvent être rétablies la proximité et la confiance entre gouvernants et gouvernés. Le territoire peut être le lieu de réalisation d’une démocratie délibérative, politique, économique et sociale. Bien entendu les régions ne partent pas à égalité des chances, mais aujourd’hui le sont-elles et jusqu’à quand pourront-elles ignorer leur capital propre ? Sur quelle autre base pourraient-elles compter pour leur développement ? C’est sur la base de leur capital social, de la confiance qu’elle partage et de la démocratie délibérative qu’elles pourront redistribuer leurs capitaux et en attirer d’autres. Il faut donc organiser leur compétition en fonction d’un objectif, leur insertion dans le monde, pour ordonner leur compétition interne, leur coopération externe et en faire des acteurs actifs de la mondialisation non des objets. A titre d’exemple, les nouveaux fonds européens ont pour objectif de renforcer la compétitivité de l’ensemble des régions européennes dans l’économie mondiale, et non plus de gommer des disparités territoriales. La nation ou un ensemble plus grand doivent pouvoir se justifier sur la base de ces « coopétitions » régionales dans la réalisation d’un objectif commun : une meilleure insertion dans le monde, un meilleur monde. La construction d’ensembles régionaux dans nos cas de sociétés émergentes doit commencer par les régions.
On distingue aujourd’hui le territoire de la région, pour le moment il faut entendre par ces deux termes, des ensembles humains cohérents, les plus larges possibles. A l’heure de la globalisation, de la mise en réseau, les territoires sont construits sur d’autres bases que ne l’étaient les régions. On parle en France par exemple d’intercommunalité et de métropolisation. Mais ce que je veux retenir ici, c’est qu’il faut tenir compte des sentiments collectifs de ces ensembles humains, avec lesquels il faut composer les nouveaux territoires. C’est avec ces unités humaines vivantes élémentaires, bien que très dégradées aujourd’hui, qu’il faut construire les nouvelles entités du monde de la globalisation. S’il faut passer des régions aux territoires, ceux-ci doivent partir d’elles, être construits de sorte qu’elles fassent corps avec eux et qu’elles y investissent leurs forces et leurs énergies. Autrement ils resteront des coquilles vides. Les solidarités nationales sont tenues par des intérêts. Celles des territoires de même. En d’autres termes, il faut composer l’intérêt général sur la base de la « coopétition » des intérêts régionaux, soit un système d’intérêts ordonné qui implique l’ensemble de la société, présent et à venir dans lequel elle souhaitera se projeter. Dans de telles conditions, à ce niveau de proximité et de confiance, la société civile, la classe politique ne pourront plus fonctionner seulement pour leur propre compte. Une reddition des comptes sera à la portée de la société.
Du point de vue de la compétition politique, on peut constater que seules les élections à une échelle locale conservent une certaine crédibilité. Le désintérêt de la population vis-à-vis des élections législatives (celles présidentielles mettant davantage en concurrence les régions) renvoie au fait qu’elles n’assurent pas la reddition des comptes des élus. Le contrôle des élus s’apparente à celui de la société sur l’administration. De ce fait, il n’est pas étonnant qu’élus et fonctionnaires puissent être confondus. Pour que la population puisse s’impliquer et considérer que ses représentants puissent être redevables, il faut revenir à cette échelle où la proximité est réelle, où la confiance peut être engagée. Rejeter ce point de vue au nom de quelque citoyenneté abstraite, de quelque idée de démocratie, c’est faire le jeu d’une société civile et politique déconnectée de la société et finalement c’est se condamner à accepter l’autorité de la puissance militaire pour donner au pays un semblant d’unité. Pour que l’élection soit crédible il faut que l’élu puisse rendre des comptes. Si la distance abolit le lien entre l’élu et l’électeur, l’élection n’est plus justifiée démocratiquement. On admet plus facilement aujourd’hui, à l’heure de l’universalisation de la démocratie, que pour que la société accepte de se transformer, il faille que les élites fassent leur l’expérience collective des masses, avant que celles-ci n’acceptent les divisions que lui proposent ses élites. Le monde n’impose ses normes qu’aux sociétés qui ne peuvent s’en donner elles-mêmes. La transformation de la société ne peut plus être qu’un travail de la société sur elle-même, sinon que pour être soumise à des intérêts étrangers. Autrement accepter la région ne signifie pas renoncer à la construction de nouveaux territoires et leur nouvelle configuration de ressources, mais le faire avec la société. La démocratie délibérative rapproche l’individu de la société, la majorité politique de sa minorité parce qu’elle éclaire les processus de formation et d’individuation des volontés.
A l’heure de la globalisation, la cohésion nationale a tendance à se distendre entre une échelle supérieure et une autre inférieure selon des processus d’abstraction, d’agglomération et de territorialisation. Elle doit se resserrer autour des ressources locales qui doivent être préservées et développées. La confiance dans un Etat dont les dépenses de fonctionnement excèdent la fiscalité ordinaire, pour assurer la solidarité, ne peut que se dégrader. La solidarité nationale étatique, par l’impôt, déjà mal établie, est de plus en plus mal reçue. Que dire de sa pérennité ? L’accroissement des ressources publiques par la destruction des ressources locales et naturelles aggrave la dépendance et la crise de la société et de l’économie algériennes. Les équilibres pour être durables doivent descendre d’un cran, ils doivent être ceux des milieux qui font société, être internes aux dynamiques sociales. Il faut préparer les régions aux compétitions, au défi de solidarité nationale qu’elles vont devoir affronter tôt ou tard. Sans une implication sociale d’importance, l’appropriation des ressources continuera de s’effectuer sur le mode de l’ancien habitus prédateur, hier respectueux des équilibres si ce n’étaient les interventions coloniales, aujourd’hui dévastateur et insoutenable avec la société de masse.

La restructuration du secteur de la sécurité et des cadres de l’économie

En s’inspirant d’une philosophie politique pragmatiste, la restructuration du pouvoir étatique qui doit encadrer la différenciation sociale doit donc corriger l’asymétrie du pouvoir institutionnel pour libérer et organiser la dynamique de la différenciation sociale. Elle doit commencer par une réforme du secteur de la sécurité. La problématique de la sécurité doit être celle la société, qui n’est plus considérée comme un champ de bataille, mais comme le milieu naturel de production de l’appareil de sécurité. On peut se référer ici à l’esprit révolutionnaire de l’armée nationale de libération. Il faut rétablir le lien du citoyen à la sécurité.
Dans une telle problématique, la restructuration du secteur de sécurité doit passer par la séparation de la fonction de défense nationale de celle de police et de justice en confiant la première à une instance centrale et les secondes à des instances régionales. Ces deux dernières fonctions devant être en mesure de rendre des comptes directement à la « population assemblée » qui les assigne. Un territoire ne peut être mieux contrôlé que par ses occupants. Aujourd’hui on poursuit la politique de la terre brulée de l’armée coloniale qui visait à séparer la population de ses territoires. Il résulterait d’une telle régionalisation, une simplification du droit et sa construction maîtrisée. La généralité de la loi ne doit pas couper les législateurs de la population. La société doit faire avec la loi qu’elle se donne, en s’améliorant elle améliorera celle-ci. Ce n’est pas au droit international de s’imposer au droit national, mais au droit des gens de s’incorporer celui du monde. La justice et la loi auraient moins à penser une loi à appliquer sur la population qu’à accorder la population avec ses aspirations et celles du monde. Plutôt que de se fixer la tâche de donner une Constitution à la société, il faut lui donner les moyens de s’en donner une au travers de processus de délibérations et de décisions collectifs. Et c’est au niveau de la région que de tels processus peuvent s’effectuer. La Constitution doit être un habit que porte la société et non une coquille vide derrière laquelle chacun se mouvra. Ce n’est pas une classe politique dont se défie la société, ni la monopolisation du pouvoir éclairée de l’esprit universel qui vont organiser les pouvoirs d’une société. C’est la société qui doit s’accorder avec elle-même et avec le monde dans les lois qu’elle se donne et auxquelles elle obéit. Le rôle de l’élite ne tient pas seulement à sa bonne inspiration mais surtout à sa participation rigoureuse à une telle œuvre. Il faut arrêter de se penser hors du monde comme il faut arrêter de se penser hors de la société. Et se penser aujourd’hui dans la société c’est se penser dans les régions et dans le monde.
Une telle séparation rendrait à la défense nationale les moyens de faire face à ses défis. Son nouveau rapport à la population lui permettrait de retrouver l’élément dans lequel se mouvait l’armée nationale de libération et donc sa mobilité, son action incisive. La séparation de la fonction de police de celle la défense en rendant à la population la réappropriation de son territoire permettrait de libérer des ressources matérielles en faveur de la défense. Sous secteur dont la pointe est on ne peut plus capitalistique à la différence de celui de la sécurité interne. Elle pourra devenir un instrument de la souveraineté sociale en travaillant à ses conditions de réalisation. Alors pourra-t-on réellement dire de l’Algérie qu’elle exporte de la stabilité et non le contraire. Sa diplomatie et ses forces armées disposeraient d’une doctrine respectée et respectable.

La seconde réforme doit concerner l’économie, mode par excellence de rationalisation des rapports sociaux. Sa domestication pourrait-on dire puisqu’en se globalisant aujourd’hui elle échappe aux cadres traditionnels (5) et à la démocratie. Il faut reconstruire les marchés dans la perspective d’équilibres de plein emploi. Des marchés non plus construits sur l’individualisme qui confieraient leurs équilibres à une main invisible derrière lesquels se cacheraient quelques organisations puissantes mais à des consensus économiques profitables aux plus démunis. Je ne crois pas qu’il y ait de la place pour l’individualisme dans les sociétés émergentes. L’individu pour exister doit se projeter dans un ensemble qui puisse le supporter. Le libéralisme d’Adam Smith a fait de l’industrie nationale son support. Le monde anglo-saxon peut y persister. L’on doit se convaincre de ce second point essentiel : il ne peut y avoir d’individualisme efficient, comme dans le monde anglo-saxon, que quand l’individu peut s’appuyer sur un ensemble assuré. Le groupe peut alors s’effacer, ses équilibres étant stabilisés dans des institutions sûres. La tribu était une institution sociale, son fantôme continue d’hanter la société parce qu’elle ne s’est pas donné d’institutions capables de réguler ses rapports. En ce sens la crise algérienne est bien une crise d’institutions. C’est à partir de cette conviction que l’on peut parler d’une politique de la demande sociale pour guider la définition de l’offre et faire face à la fabrique mondiale de la demande des multinationales qui atomise les nôtres. L’on reproche à la Chine son autoritarisme, son arbitrage central des choix de consommation et d’investissements collectifs. La remise en cause de ce type d’arbitrage ne remet pas en cause leur nécessité. On peut lui reprocher le moyen mais pas la fin et c’est la décentralisation des choix qui permet leur effectuation démocratique. Ce sont les choix de consommation différée des consommateurs qui doivent définir la propension des ménages à épargner et la propension à investir des producteurs. L’implication de la société est particulièrement visible dans le marché du travail : les institutions de formation fabriquent des attentes, des demandes de travail en complète déconnexion des compétences et des offres. On peut parler d’une « surdiplomatisation » plutôt que de surqualification comme on en parle ailleurs. Les aspirations de la société sont en complet désaccord de ses équilibres internes. L’Etat renonce à fabriquer du capital humain puisque qu’il serait destiné à l’exportation, ce qui est de surcroit une nouvelle erreur. Le capital humain a ceci de particulier qu’il s’expatrie et se rapatrie. Bien entendu ces choix économiques ne peuvent se faire dans l’ignorance du monde, d’autant plus qu’un petit pays ne peut se suffire. Dans notre cas il sera, pour ce faire, toujours contraint de destiner une bonne part de son travail pour l’exportation. Exporter son capital humain, pour l’améliorer et le rapatrier, est une façon de s’approprier le monde et son savoir faire. Nous avons tourné le dos à une telle politique avec notre modèle d’industrialisation passé. Une société qui choisit d’investir pour rattraper son retard industriel, doit équilibrer son offre et sa demande globales. Pour investir elle doit exporter et s’abstenir de consommer. Plus le retard à rattraper est grand, plus il lui faudra différer sa consommation. Entretemps, il faudrait une valorisation de l’individu par le travail plutôt que par la consommation. On comprend pourquoi la tâche fut plus simple pour les nations extrême-orientales que pour beaucoup d’autres. La valeur travail y était encore une valeur vivante et non pas seulement du travail abstrait. On comprend aussi la difficulté que nos élites auraient eu à affronter pour convaincre la population après avoir échoué dans une première industrialisation. Aujourd’hui elles préfèrent céder à leurs penchants et surfer sur ceux de leurs populations.
Ensuite pour que ces marchés puissent voir le jour, la réforme doit toucher la monnaie. Les marchés étant fonction de bassins d’emploi et de vie divers, d’offres et de demandes locales diverses, il faut associer à une monnaie nationale commune des monnaies locales. L’Etat doit assouplir son monopole sur la monnaie pour mieux établir sa souveraineté et garantir le droit à chacun d’échanger le produit de son travail. Exclure de l’échange c’est exclure du travail, les importations fonctionnent aujourd’hui dans ce sens. Tout le monde ne pouvant acheter ou vendre à tout le monde, il faudra, pour que chacun échange ce qu’il peut, que puissent s’organiser librement des marchés. Marchés qui, s’ils ne peuvent créer leur monnaie pour faciliter leurs échanges, ne pourront voir le jour ou atteindre leur taille optimale. Ainsi rendra-t-on possible la création et la gestion de marchés par leurs participants, leurs populations locales, et donc le rapprochement vers un ajustement de plein emploi d’offre et de demande locales. Les monnaies locales existent depuis longtemps et se développent dans le monde. On peut aller voir du côté du Brésil par exemple mais pas seulement. Ainsi rendra-t-on à chacun ce droit d’échanger qu’Amartya SEN, un des concepteurs majeurs du développement humain, considère comme un droit fondamental. Le droit au travail conçu comme un droit octroyé par la grande collectivité à l’individu et qui ne se justifie pas des ressources de la collectivité, se trouve ainsi réconcilié avec le droit à l’échange, un droit d’échanger le produit de son travail, à la porté des individus et des collectivités concrètes qui au contraire associent les ressources aux dépenses. On ne peut dicter à une société ses marchés, ses marchandises, que pour l’appauvrir et s’approprier ses ressources. L’individu à la base de la société ne signifiera pas individualisme mais capacité à chacun de se construire comme producteur et d’appartenir à des collectifs d’échange marchands et non marchands.
En confiant en même temps aux régions l’éducation et la formation, on impliquera la société dans la formation de son capital humain, on rapprochera la formation des offres de travail et on permettra aux populations d’accorder leurs horizons d’attente à leurs expériences et leurs possibles.

Avec ses réformes du secteur de la sécurité, de l’économie et de l’éducation on pourra espérer parvenir à une société consciente de ses ressources et de ses responsabilités. Car sans société responsable pas de reddition des comptes possible, et sans reddition des comptes pas de représentation démocratique possible.

Arezki DERGUINI
Bgayet le 25.05.2014

1. L’idée de démocratie délibérative constitue aujourd’hui l’un des paradigmes majeurs de la philosophie politique dans le monde anglo-saxon en particulier.
2. Bernard Manin, « Volonté générale ou délibération. Esquisse d’une théorie générale de la délibération politique », Le Débat, 33, 1985 cité par « Décider en politique La délibération, norme de l’action publique contemporaine ? » Loïc Blondiaux http://www.revue-projet.com/articles/2001-4-la-deliberation-norme-de-l-action-publique-contemporaine/
3. Voir Bernard Stiegler : « le consumérisme a atteint ses limites » in La Tribune du 23.07.2009. http://www.latribune.fr/actualites/economie/france/20090723trib000402565/bernard-stiegler-le-consumerisme-a-atteint-ses-limites.html
4. C’est au niveau d’ensembles humains cohérents que peuvent le mieux éclore les procédures de la démocratie délibérative, à l’instar d’autres régions du monde, telles les conférences de consensus, les sondages délibératifs et autres jurys de citoyens.
5. Ce n’est pas un hasard si le thème de l’encastrement de l’économie émerge en sciences sociales et si Karl Polanyi, l’auteur de la Grande transformation, connait un nouveau succès, qui avec Fernand Braudel reconsidérait l’histoire du marché par rapport à la pensée marxiste et libérale.

 

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