L’agonie du travail et de la terre

Pasted Graphic 16Dans un texte récent (1) je soutenais que le développement consistait en une accumulation du capital qui se traduit par l’exode du capital culturel et financier, la destruction du capital naturel et la mort du travail national, du fait de l’incapacité de la société à se différencier, du pouvoir à se diviser et de l’Etat-DRS à se civiliser. Je vais ici me focaliser sur le travail agricole et le capital naturel. Après avoir écrasé le travail agricole sous le poids d’une industrialisation « lourde », on se prépare à livrer la terre aux plus offrants sous couvert de programmes publics et sociaux. Il faut se rendre compte que la dévalorisation du travail agricole a fini par atteindre l’ensemble du travail social, pour la raison principale qu’appropriation et travail ont été séparés, privant l’un de sa principale incitation et l’autre de sa légitimité, et que l’on a empêché ainsi la société de produire une relation stable entre sécurité, propriété et travail.

Vie matérielle, activité sociale et formation de capitaux

Nous le savons aujourd’hui, l’industrialisation en Algérie a été un échec. Au lieu de considérer l’industrialisation comme un processus de transformation du travail social, donc un travail de la société sur elle-même, ses puissances productives et ses ambitions, la société dirigeante a méprisé l’activité de la société et a voulu faire de l’industrie un instrument de puissance étatique et de transformation autoritaire de la société. Un mythe de l’Etat démiurge a largement dominé la conception des industrialistes. La réforme agraire a interprété le mot d’ordre « la terre à ceux qui la travaillent » de manière à exclure ceux qui disposaient des capitaux nécessaires pour ce faire. Elle l’a mis entre les mains des salariés saisonniers, non pas des paysans ou autres détenteurs de capitaux, mais des démunis pour conjurer la formation de capitaux agricoles au lieu d’encourager leur formation et leur redistribution. Capital étant alors entendu non pas au sens de travail passé, d’accumulation d’expériences et de moyens d’expérimentation, mais comme synonyme d’exploitation. Salariat et grande exploitation publique, défaillances des marchés fonciers, du crédit, de l’information et autres, tout cela a conspiré pour écraser la vie matérielle. Car c’est sur le rapport premier de l’homme à la nature, la production végétale, ce premier étage de la vie matérielle, que se construit le rapport du travail à lui-même et à autrui.

Expropriation et aliénation.

La colonisation a exproprié la société de ses terres, rompant le rapport ancien entre l’homme et la terre, et l’Etat postcolonial a achevé de dévaloriser son savoir en détruisant la mémoire paysanne, en combattant le souvenir de ce rapport, en annihilant le savoir accumulé. La comparaison entre les paysages coloniaux et postcoloniaux est édifiante, elle retrace la progression de l’entropie agricole. Cette évolution fait le lit d’une occupation barbare des sols et recouvre une profonde prolétarisation de la société algérienne : le savoir n’est plus relié au travail, à aucune sphère d’expérimentation. Le travail, les institutions du savoir sont coupées de la vie. Dans l’agriculture le travail humain a perdu son rapport organique au travail de la nature, dans l’industrie les machines, machines à sous importées, le « savoir », ignorance institutionnalisée, détruisent le travail vivant, le travail accumulé des hommes et de la nature.

Intensification et écosystème. Industrialisation inadéquate.

Si les dégâts qu’a causés l’industrie mondiale sur l’environnement sont désormais évidents, les nations qui en souffrent le moins et qui conservent le mieux leur paysages sont celles qui ont réussi leur industrialisation en l’édifiant sur la base d’un rapport agricole ancien.
L’industrialisation (« usines clés ou produits en main ») au lieu d’avoir été au service d’une intensification du travail a conduit à son écrasement sous les importations subventionnées. Trop lourde pour les hommes et l’écosystème pourrait-on dire. La nature du nord avec ses gisements de charbon, ses terres lourdes, a rendu possible l’industrialisation européenne. La mécanisation et la chimisation du travail de la terre ont intensifié la vie des terres lourdes et humides européennes, elles ont étendu la taille des exploitations, uniformisé leur conduite. Au sud de la méditerranée, elles ont détruit les sols légers et secs. La productivité y a été écrasée par le modèle de l’agriculture productiviste du nord. Elle succombe encore aujourd’hui sous la surproduction de l’agriculture du nord subventionnée à l’exportation. On a oublié qu’industrialiser signifiait intensifier un travail particulier, celui d’une terre et d’une société particulières. En même temps qu’un travail général à un étage supérieur. On a donné ni de véritables marchés au nouveau travail industriel, ni intensifié celui ancien de l’agriculture. Nous avons commencé par la consommation du travail d’autrui, nous avons oublié, mal compris, qu’il ne s’agissait que d’un moyen et non pas d’une fin.

De « la terre à ceux qui la travaillent » nous sommes passés à « la terre au plus offrant » sur les marchés administrés étatiquement de la terre (2). Que dire de ce principe : « la terre appartient à ceux qui la travaillent » ? Si la société algérienne ne s’est pas révolté contre la propriété étatique lors du recouvrement de la souveraineté nationale, c’est qu’elle a été menée au nom de ce principe qui correspondait à ses croyances. Alors que ses collectivités étaient bien entamées. Dans la société traditionnelle, il s’agit là d’un principe d’appropriation, de possession, où il n’est pas question de transformation de la terre en marchandise. La terre appartient en dernière instance à la collectivité (la tribu, le village, aujourd’hui l’Etat) qui en garantit la jouissance et d’où elle ne peut sortir ; elle appartient de fait, immédiatement, à celui qui la travaille, la cultive ou l’occupe. Après la colonisation et la réforme agraire, la grosse propriété privée coloniale et indigène est devenue propriété privée d’Etat, aidée en cela par l’opposition de la société à la transformation de la terre en marchandise, en propriété privée de droit français. Pour obtenir cette déprise collective de la terre et venir à bout du mouvement social d’appropriation des terres par le travail, il a fallu que l’industrialisation se fasse au prix d’une dévalorisation du travail agricole, d’un gel des transactions foncières. Ainsi s’est vidée l’agriculture de ses forces, attirées par les revenus non agricoles et entrainées par le mouvement de polarisation des ressources. Les collectifs de la petite « propriété privée » indigène qui géraient le « marché de la terre » ont été dispersés, la restructuration du foncier a été gelée bloquant l’incorporation des progrès en organisation, entraînant l’abandon du travail de la terre. Ainsi, la société a été détournée de son mouvement naturel d’appropriation des terres par le travail, et le gel du « marché foncier » a empêché le développement de ses marchés locaux.

Agricultures et mode de vie. Ecosystème et société.

On ne bafoue pas les lois de la nature et de la société impunément. L’agriculture algérienne était associée à des modes de vie montagnards et agropastoraux. Elle était la traduction d’une société inscrite dans son écosystème. Le gros de la société algérienne tournait le dos à la méditerranée. La colonisation en bonifiant les terres marécageuses du littoral fait émerger brutalement un nouveau « continent » pour la société algérienne et une seconde Provence pour les européens. Le déplacement des centres de gravité se confirme au cours de la période postcoloniale. Ils sont dispersés et agglomérés autour des anciens centres de colonisation. La vie matérielle est animée de puissants courants superficiels mais leur mouvement dissipe les forces plutôt qu’il ne les accumule. Il ne s’accompagne pas d’une dynamique vertueuse, ne diffuse pas de progrès technique et organisationnel. Ses centres ne s’autonomisent pas. Il en résulte pour la société une désorientation fondamentale, des attaches fébriles et peu fiables. A une « invertébration » de la société, due au flou de ses centres de gravité, correspond un dérèglement général de ses comportements que l’on doit enfermer pour se protéger de la dissipation. Elle se manifeste par une occupation des sols à l’emporte pièce, d’autant plus gourmande qu’elle vise à transformer des capitaux volatiles en capital foncier. Mais aussi par une interdiction de l’internationalisation du capital qui n’empêche pas son exode, par une fermeture des frontières qui n’empêche pas les fuites d’une consommation subventionnée. Quant au capital naturel, il est dissipé dans la mesure où dévalorisé par le travail agricole il doit être converti en capital immobilier. Il est dissocié de la qualité de la vie.

La qualité de vie d’une société dépend de celle de ses échanges et de celle des milieux dans lesquels elle existe. Une certaine régularité de son fonctionnement y est rendu possible par la stabilisation durable de certains échanges. La société a ainsi une base matérielle et symbolique stable à partir de laquelle elle peut diversifier, intensifier ses activités.
Il faut rendre à la société son espace, ses tenants et aboutissants, pour la laisser produire ses régularités. Une telle restitution rendrait à sa respiration ampleur, profondeur, intensité et réactivité. Il n’y a pas de société sans espace propre et stable. L’Etat doit arrêter de se considérer ce qu’il ne peut être, ce qu’il n’est pas, un démiurge. Il territorialise ce qui peut et doit l’être. Importé il ne peut être instituant que s’il se défait de sa tare, retrouve son enracinement. Aujourd’hui il est l’agent d’une répartition inadéquate puisque s’abandonnant à lui-même, satisfait de son omniprésence, il n’accorde aux agents destinataires que le rôle de centres de dissipation et non celui de centres d’accumulation. L’Etat doit se convertir en Etat régulateur, coordinateur et stratège. Pour transformer les stratégies des agents de court terme en stratégie de long terme, de firmes en stratégies de filières, l’Etat-DRS doit d’abord reconnaître ces stratégies, donc accepter la naissance de pouvoirs indigènes, la division du pouvoir ; il doit accepter de se civiliser et la société de se différencier.

L’agriculture écologique

On découvre aujourd’hui dans le monde le coût pour l’environnement de la voie européenne d’industrialisation (industrie lourde et énergie fossile) que nous avons-nous-mêmes adopté. Emerge le thème d’une agriculture écologique comme réponse aux problèmes de la souveraineté alimentaire, de la répartition inégalitaire des revenus et de la création d’emplois productifs. Il faut se référer ici au Rapport final d’Olivier De Schutter, rapporteur spécial des nations Unies sur le droit à l’alimentation, « Le droit à l’alimentation, facteur de changement » (3), où il tire les conclusions de son mandat.
On y lit qu’« en tant qu’outil permettant d’améliorer la résistance et la durabilité des systèmes alimentaires, l’agroécologie bénéficie aujourd’hui de l’appui d’un nombre croissant de membres de la communauté scientifique. Elle occupe une place de premier plan dans l’Évaluation internationale des connaissances, des sciences et des technologies agricoles pour le développement, et dans les recommandations du Programme des Nations Unies pour l’environnement ainsi que d’autres organismes internationaux. » « De solides arguments environnementaux plaident en faveur de l’agroécologie. … De plus, elle soutient le développement rural: parce qu’elle exige une formation professionnelle très poussée et une main-d’œuvre généralement plus importante, elle crée des possibilités d’emploi dans les zones rurales. »

Que « pour démocratiser les politiques de sécurité alimentaire » et ouvrir la voie à l’élaboration d’un « nouveau modèle centré sur le bien-être, la résilience et la durabilité pour remplacer le modèle productiviste », la voie à suivre consiste à « mener des actions à trois niveaux. Au niveau local, la clef de la transition consiste à reconstruire les systèmes alimentaires locaux et, donc, à décentraliser les systèmes alimentaires et les assouplir, mais également à créer des liens entre les villes et leur ceinture rurale, tant dans l’intérêt des producteurs locaux que des consommateurs. Au niveau national, en plus du soutien à apporter aux innovations locales, il convient de développer des stratégies multisectorielles. Celles-ci devraient enclencher un processus dans lequel les progrès seraient axés sur trois points: le soutien au réinvestissement dans la production alimentaire locale … ; la diversification de l’économie en vue de créer des opportunités pour des activités génératrices de revenus et, enfin, la mise en place de plans de protection sociale permanents, afin que tous aient accès, en toutes circonstances, à des aliments nutritifs, même lorsqu’ils n’ont accès ni aux ressources productives ni à l’emploi »

On y trouve aussi l’argumentaire suivant. Augmenter la productivité sans assurer la transition vers une production et une consommation durables risque d’accentuer l’écart entre les différentes catégories de producteurs de denrées alimentaires. L’expansion du commerce international fait que les goûts de luxe des régions du monde les plus aisées rivalisent avec la satisfaction des besoins élémentaires des populations les plus pauvres. Il s’ensuit une concurrence extrêmement inquiétante portant sur les ressources naturelles et une dépendance alimentaire dans les sociétés dont l’économie reposait traditionnellement sur l’agriculture et l’exportation de produits bruts. Dans un rapport consacré à l’accès à la terre en tant que composante du droit à l’alimentation, le Rapporteur spécial a recensé les menaces que font peser les pressions commerciales croissantes sur la terre et a suggéré l’adoption de lois anti expulsions et de lois sur les systèmes fonciers.

Méditer l’exemple brésilien

La situation en Algérie pourrait ressembler à brève échéance, « toutes choses égales par ailleurs », à un modèle brésilien réduit. Le Brésil voit actuellement s’opposer deux modèles de développement concernant la question agraire. Le premier est celui de l’agrobusiness, marqué par la grande propriété, l’exploitation du travail, les atteintes à l’environnement, la mécanisation intense, la production à grande échelle et la concentration du pouvoir économique et politique (4). Cette agriculture grande consommatrice en eau pour l’irrigation, s’est révélée dévastatrice pour l’environnement et a engendré une exclusion systématique des populations rurales. Elle a transformé le Brésil en atelier de production intensive de monocultures industrielles — soja, canne à sucre, eucalyptus, etc. — afin de promouvoir les secteurs des cultures transgéniques et des agro-carburants. En opposition à ce choix exportateur, émerge un second modèle de développement agraire : de type familial, il prône notamment l’accès à la terre, une réforme agraire redistribuant la propriété foncière et tournée vers la production de denrées : manioc, haricots… qui sont la base de l’alimentation au Brésil. De plus, elle emploie plus des ¾ de la main d’œuvre agricole du pays (5).
Le mouvement de l’agriculture écologique a commencé avec le mouvement d’opposition à une agriculture moderne dont la logique était l’exclusion sociale de milliers de petits agriculteurs. Cependant, le mouvement ne s’est pas limité à contester le modèle de la modernisation, il a aussi proposé des pratiques sociales et des techniques qui se sont imposées avec le temps comme des modèles pour une agriculture alternative à l’agriculture moderne d’exportation .

Arezki DERGUINI
Bgayet, Bejaia le 07.05.2014

Notes :

[1] La faillite de l’Etat algérien programmée

[2] Il n’ya pas de marché libre qui ne serait pas administré par la société. La différence est dans la qualité de l’administration et l’efficience de ce marché.

[3] http://www.ohchr.org/Documents/HRBodies/HRCouncil/RegularSession/Session22/A-HRC-22-50-Add1_fr.pdf

[4] Brésil : les territoires de la question agraire – M@ppemonde

mappemonde.mgm.fr/num10/articles/art06206.pdf‎

[5] Brésil – L’affrontement de deux modèles de développement agricole.

http://www.ritimo.org/article4304.html

[6] Mouvement agroécologique au Brésil : trajectoire, contradictions et perspectives*

http://issae.enfa.fr/files/2013/12/Brandenburg-A.-2011.pdf

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