Qu’est ce que militer aujourd’hui ?

MILITERLes organisations politiques sont soumises à diverses contraintes. Comme d’autres elles sont soumises à la contrainte du résultat. Pour les élus, activant dans le champ institutionnel, étant donné le système politique qui dévalorise le travail politique et notre statut d’opposition, nous pouvons rarement faire aboutir nos actions, achever notre travail (soit réhabiliter le politique). Ce qui nous pousse à renoncer à l’action, à restreindre notre champ d’activité institutionnel. Or cela conduit soit à un désapprentissage, soit à un non apprentissage du « métier » et par conséquent à une homogénéisation du groupe par le bas. Homogénéisation qui s’accompagne d’une destruction de la demande de formation et conduit à la fermeture de l’organisation. Fermeture vis-à-vis de militants porteurs d’autres savoirs faire et vis-à-vis de la société civile. En tant que militant d’un parti d’opposition résistant à la normalisation, dans le champ institutionnel il faut déconnecter l’activité de son résultat. Il faut construire une activité dont on a n’a pas hérité, comme on construit une occupation professionnelle ou pas. Il faut développer les capacités et compétences des élus et militants pour qu’elles puissent être présentes et servir un jour. En tant que parti d’opposition le souci du travail bien fait plutôt que le souci du résultat doit dominer nos esprits. Il ne faut pas être comme cet étudiant qui refuse d’étudier parce que cela ne sert à rien dans son pays d’étudier.

Ensuite le développement des capacités de la société. Nous sommes soumis à une culture de la consommation et non de la citoyenneté. Le citoyen est d’abord un consommateur porteur de droits sur le produit de la rente. Or « la demande d’Etat » toujours croissante, va rapidement excéder les capacités de l’offre et les citoyens devront apprendre à faire partie de la solution de leurs problèmes pour que ceux-ci puissent être pris en compte. Autrement, du fait de leurs divisions, leurs problèmes qui ne sont que des occasions de profit pour d’autres groupes d’intérêts ne pourront attirer l’attention et trouver des solutions. Et leur accumulation pourrait conduire à des ruptures violentes. Il faut apprendre à nos concitoyens la manière de venir à bout des problèmes qui les divisent, qui les empêchent de construire un intérêt commun. Il faut qu’ils apprennent à se constituer en groupes d’intérêts pour faire face aux groupes qui savent faire valoir leurs exigences. Il y a là un nouveau champ pour les militants qui leur permettrait d’achever leur travail. Il s’agit du champ associatif et du pouvoir d’agir des citoyens. L’Etat-DRS a encore les moyens de pervertir la vie associative, mais il ne pourra pas le faire indéfiniment. Il s’agit de préparer l’émergence d’un tel champ. Avec la globalisation, la crise du politique dans le monde, de la démocratie représentative, il faut donner aux citoyens les moyens de créer de nouvelles solidarités, des contre-pouvoirs et de faire des propositions.
Du point de vue politique, « la construction de la société par le bas » est le seul moyen pour la société de participer à la construction du consensus national, de l’intérêt général. Le développement de la « société des individus » qui se manifeste chez nous au travers d’une culture de la consommation et d’une atomisation de la société, conforte l’asymétrie croissante entre les marchés globalisés, les pouvoirs exécutifs et les autres pouvoirs et entrave l’émergence d’un consensus qui soit autre chose que celui des groupes de pression efficients. La crise du militantisme n’est pas une crise qui concerne un seul parti, ni un seul pays.
Du point de vue de la composition de l’organisation militante, le non développement des compétences et capacités des militant(e)s du fait du rétrécissement du champ de l’activité institutionnelle et l’étiolement du mouvement associatif, ont fait disparaitre le militant derrière l’élu, la compétence spécifique derrière le cadre moyen. Il y a là, une forme de normalisation de l’organisation dont l’activité se trouve polarisée autour des élections et non autour de la transformation de la société.

Le développement des capacités des élus et des citoyens nécessite la participation de la société civile et de ses compétences. Militer aujourd’hui ne peut pas s’envisager sans la collaboration de la société civile, sans la mobilisation de compétences spécifiques. Il s’agit de développer des capacités d’intervention sur des problèmes concrets qui tendent à rééquilibrer les rapports de force entre la société, l’Etat et les marchés.
Sans un tel développement, le profil du militant s’uniformisera, les possibilités de compétition internes seront réduites, sa hiérarchie sera simplifiée, son organisation se détachera de la connaissance du réel, son pouvoir de transformation s’étiolera et ses prises de position se réduiront à la répétition du même.
Mais un tel développement aujourd’hui est forcément limité par les capacités de nuisance de l’Etat-DRS. Aucune organisation politique n’est en mesure de se développer et de se ramifier de sorte à accueillir une forte intégration de la société civile, qui du reste elle-même n’est pas demandeur. Aussi ne faut-il pas s’étonner que le développement politique aujourd’hui prenne la forme d’une multiplication par la division. L’heure est encore à la multiplication par la division des entités, elle n’est pas à celle de la convergence et de la croissance de leur taille. Plusieurs entités dépériront mais certaines d’entre elles trouveront ancrage dans la société et pourront faire « tâche d’huile », agglomérer d’autres forces, dans un autre environnement. Les possibilités de compétition au sein des organisations étant limitées du fait de leur résultat médiocre dans le système DRS, la compétition se développe sous la forme d’entités séparées. Mais il faudra bien comprendre que la division des organisations pour leur survie est un « effet de système », qu’il ne faudra pas qu’elles s’ankylosent dans de telles divisions quand l’effet du système sera moins prégnant, quand leur développement devra être synonyme de coopération et de convergence. Aussi à l’heure actuelle faut-il davantage se polariser sur la transformation de l’environnement des organisations plutôt que sur leur convergence.

Je ne terminerai pas sans dire quelque chose en ce qui concerne les étudiants, grandes victimes de la culture de la consommation. Ces futurs chômeurs diplômés dont la majorité proviendra des couches défavorisés. Il faut encourager les étudiants à s’organiser pour voyager, se former. Il faut qu’ils envisagent l’émigration comme un destin et s’y préparent&1. Ils doivent avoir une bonne connaissance des marchés étrangers et de leurs besoins, ils doivent pouvoir comparer leurs besoins et ceux du monde. Ils doivent partir pour apprendre à travailler, apprendre ce que le monde fait et pourrait leur laisser faire. Notre société a rompu avec son expérience migratoire, parce qu’au lieu de la mettre en valeur, elle l’a dévalorisée. Par la force des choses elle va la retrouver, il vaut mieux que cela ne soit pas sous la forme de clandestins et de harraguas. Cette fois-ci, ce ne sera pas les moins bons qui partiront mais les moins mauvais. Ils participeront ainsi à la paix du monde, plutôt que de partir à son assaut.
Pour ceux qui ne peuvent, ni ne souhaitent partir, il faut leur apprendre à créer leur travail, leur entreprise et leur apprendre à les valoriser. Devant la soumission de l’Etat à la pression des groupes d’intérêts nationaux et internationaux, puissante avec la globalisation des marchés, les citoyens doivent construire des contre-pouvoirs, faire des contre-propositions. Apprendre à créer leurs activités, apprendre à les valoriser afin que nos marchés soient au service de la société et non à celui des monopolistes en tous genres. Démocratiser la société et l’Etat, c’est équilibrer ses rapports de force de sorte que chacun puisse compter, nul ne puisse souffrir d’exclusion.
ANNEXE.

De la littérature française sur la question de la militance aujourd’hui on peut retenir les points suivants :

Pour dire vite, la plupart des groupements (c’est vrai pour Attac, comme pour les mouvements des « sans » ou pour certaines ONG) ont aujourd’hui à résoudre une équation impossible sous trois contraintes contradictoires : jouer le jeu de la démocratie représentative voulue par la loi et la tradition démocratique; concilier les aspirations collectives avec démocratie participative ; et enfin, tenir compte de ce fait de plus en plus massif : l’exigence de parler en son nom propre. Le tout soumis à une quatrième contrainte, celle d’obtenir des résultats.

1. Les actions traditionnelles, tant syndicales qu’associatives, sont remises en question en termes d’efficacité. Grèves, pétitions, manifestations en ligne droite : ces modes d’action semblent lasser un certain nombre de personnes engagées politiquement. Les grèves sont perçues comme uniquement défensives face aux attaques de stratégies liées aux marchés. Souvent vu comme tardives en termes de réaction, les manifestations sont mises sur la liste de routines peu utiles.

2. le militant d’aujourd’hui le « devient dans et par l’action, celle de s’engager ». Le militant d’hier l’était « à partir d’une adhésion préalable, idéologique, syndicale ou politique ». Il rejette l’institutionnalisation, il accorde le primat à l’action. Les mouvements d’aujourd’hui sont d’abord tournés vers le concret. Les collectifs deviennent éphémères, ne représentent pas une identité hors du temps de l’action.

3. Le temps des « collectifs », des « réseaux », marqués par l’égalité des statuts et le libre choix de ses modalités et intensités d’engagement succède au temps des structures rigides, hiérarchisées et bureaucratisées — et dont les partis se revendiquant du communisme ou les syndicats seraient le paradigme et la triste survivance.

4. Ce sont les procédures les plus formelles qui permettent d’accéder à l’égalité de participation et de traitement des militants. L’informalité et l’« horizontalité » fréquemment promues comme garantes de plus grande « ouverture » et « accessibilité » aux militants sont dans les faits hautement sélectives. Tout fonctionnement collectif induit des phénomènes de concentration de l’information, de la représentation extérieure, des responsabilités. Présidence de réunion, tours de table plutôt que prise de parole spontanée, limitation du temps d’expression, diffusion aux absents de comptes-rendus de réunions, ou encore élection d’un porte-parole (éventuellement tournant), permettent beaucoup plus que la simple proclamation d’horizontalité et d’égalité de parer à la concentration des pouvoirs et à l’institution de petits chefs d’autant plus puissants qu’ils sont niés. Cette question des compétences et aptitudes (à parler en public, notamment) requises pour pleinement participer à un groupe militant rejoint celle de la sélection sociale de ses membres. En valorisant ou en sollicitant certaines dispositions ou propriétés sociales, et en en disqualifiant d’autres, les groupes militants produisent, souvent sans le vouloir ni en être conscients, la relative homogénéité de leurs effectifs, et induisent une exclusion des postulants par trop différents. Cette sélection, bien sûr, n’opère pas de manière explicite, mais s’accomplit le plus souvent dans et par la sociabilité militante, et s’exprime au travers de la capacité de l’aspirant activiste à « trouver sa place » au sein du groupe qu’il souhaite rejoindre. « Trouver sa place » dans une organisation n’est pas forcément chose aisée lorsque règne la norme (car c’en est une) selon laquelle « chacun fait ce qu’il veut ».

5. A côté de la figure du militant affilié se développe celle du « militant affranchi ». On distingue deux figures idéal-typiques du militant construites à partir des relations entre le « Je » et le « Nous » dans les collectifs : celle du militant affilié et celle du militant affranchi. … le militant affranchi est celui qui fait preuve d’un engagement distancié, se mobilisant de manière intermittente sur des objets précis en cherchant à se préserver d’un engagement total. On assiste à l’amoindrissement de l’engagement à vie. Rompre une adhésion n’équivaut pas forcément à une trahison de la cause. D’autre part, s’engager ne veut pas dire automatiquement renoncer à parler en son nom propre.

6. la publicisation d’une lutte passe de plus en plus par des « performances médiatiques ». L’objectif est moins de durer que de frapper les esprits.
L’action directe non-violente, tant au niveau moral qu’opérationnel, est au cœur des dispositifs. Comme énoncé plus haut, il est question de frapper les esprits ; pour ce faire, les actions s’élaborent comme des « coups » qui attirent l’attention des médias et/ou des individus (happenings, actions-choc, démonstrations, flash mobs …). Il est question pour les militants du capter l’attention, l’action est visuelle, de durée limitée, aux objectifs restreints, elle appelle aux symboles (pour les détourner ou les attaquer). Pour la plus part, elle se passe au grand jour, prenant les autorités et les passants pour témoins. Elle accorde une grande place aux médias, à la fois comme capteurs-diffuseurs, mais également comme « garant » par rapport aux forces de l’ordre.

7. L’empowerment. Démocratie représentative, participative et empowerment. Community organizing, pouvoir d’agir individuel et collectif.
La transformation du rapport de l’individu et du collectif. Avec la globalisation, l’individu cherche protection et reconnaissance du côté de l’Etat mais de plus en plus du côté de ses collectifs d’appartenances avec lesquels il partage divers intérêts.
Il ne s’agit plus d’émanciper les individus pour qu’il puisse appartenir à une collectivité plus puissante, plus globale, par rapport à leur milieu d’appartenance qui les entraverait, mais de renforcer celui-ci pour qu’il puisse leur servir d’appui pour leurs trajectoires. On n’oppose plus l’individu au collectif, on fait du collectif une force nécessaire au ressort de l’individu afin qu’il participe d’un collectif plus puissant.
Il ne s’agit plus d’organiser des luttes mais de fonder une structure représentative de l’ensemble des composantes sociales d’un quartier, de trouver, autrement dit, le moyen de surmonter les divisions, les conflits internes pour mutualiser, libérer des ressources.

Air de famille avec le community organizing, on le trouve de manière tout à fait déclarée et à échelle nationale avec la création du collectif « Pouvoir d’agir » (2010). Le manifeste publié par ce collectif en 2010 se conclut par un vibrant appel à changer de registre dans la manière de valoriser le pouvoir des habitants :
« Nous devons franchir un pas que la France n’a jamais osé franchir, celui de l’empowerment : ouvrir aux habitants de ces quartiers l’accès à la capacité politique pour qu’ils soient les auteurs de la définition de leurs besoins et les coproducteurs des réponses à y apporter par un développement social de leur territoire. Ne pas les enfermer dans un statut ( ) de consommateurs passifs des politiques publiques mais les reconnaître comme citoyens capables de prendre collectivement en main leur propre développement et celui de leur environnement, de porter eux-mêmes leurs paroles et de conduire leurs projets. Compter sur leurs engagements, leurs convictions, leurs compétences. Bref, appuyer cette reconquête de leur dignité civique, de leur pleine citoyenneté et leur en donner les moyens. Notre époque ne peut plus se satisfaire de mesures visant à acheter la paix sociale. C’est notre culture politique qu’il faut faire évoluer et transformer. Nous, acteurs de terrain de la politique de la ville, sommes prêts à relever ce défi. »

8. Plus préoccupante, la question d’autres possibles est déposée sans savoir où regarder. Nous sommes face à une question fondamentale en termes de pensée, de sens, d’utopie. Comment parvenir à penser en dehors de la pensée dominante quand elle domine même le cadre de pensée ? Sans avoir ici de réponse, nous faisons l’hypothèse que la créativité dans les modes d’action est une des pistes pour dépasser les apparentes impossibilités de changement social.

Sources et références :
Jacques Ion, Spyros Franguiadakis, Pascal Viot, Militer aujourd’hui Paris, Éd. Autrement, coll. Cevipof/Autrement, 2005, 139 p.
Sébastien Porte et Cyril Cavalié, Un nouvel art de militer. Happenings, luttes festives et actions directes, éditions Alternatives, Paris, 2009, 144 p.
Un « nouveau militantisme »? A propos de quelques idées reçues. Par Lilian Mathieu. http://www.contretemps.eu/socio-flashs/nouveau-militantisme-propos-quelques-idees-recues
Militer aujourd’hui | Oxfam-Magasins du monde http://www.oxfammagasinsdumonde.be/2011/01/militer-aujourdhui/
Banlieues et quartiers populaires : Remettre les gens en mouvement. Rapport rédigé par Jacques DONZELOT Président du groupe de travail, Yacine DJAZIRI et Anne WYVEKENS Co-présidents du groupe de travail.
Le community organizing : développer le pouvoir des citoyens ? ENTPE, Vaulx-en-Velin, les 14, 15 et 16 mars 2012. Organisée dans le cadre de la Chaire UNESCO, « politiques urbaines et citoyenneté », http://www.chaire-unesco-lyon.entpe.fr. En partenariat avec le collectif Pouvoir d’agir et la Gazette des communes.
Yann Le Bossé Le développement du pouvoir d’agir : Une alternative crédible? Novembre 2008
Collectif Pouvoir d’agir, Texte d’appel – 2011 : Pour mieux vivre ensemble : le pouvoir d’agir des citoyens http://pouvoirdagir.files.wordpress.com/2011/04/pour-mieux-vivre-ensemble-le-pouvoir-dagir-des-citoyens-mai-20111.pdf
Marie-Hélène BACQUÉ, Carole BIEWENER. L’empowerment, une pratique émancipatrice. Editions La Découverte, 2013.
Saul Alinsk, « Être Radical, Manuel pragmatique pour radicaux réalistes » (2011), Aden, Bruxelles. Réédition française de Rules for Radicals. Traduit en 1971 sous le titre de « Manuel de l’animateur social ».

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