Système politique et changement

SYSTEME ALGERIEN1Le système politique algérien représente une certaine insertion de la société algérienne dans le monde, il fait partie d’une certaine administration du monde et de ses compétitions. En même temps qu’il est une formation de la société algérienne, il est un système d’administration de la société algérienne par le monde. Tout comme le système colonial représentait un système d’administration de la société algérienne par la puissance coloniale, un mode d’intégration de la société algérienne dans le monde. C’est le combat de la société algérienne pour une meilleure insertion dans le monde qui a conduit à la transformation du système d’administration de la société algérienne. Combat persistant aujourd’hui que l’on peut toujours décrire comme relevant du désir ordinaire de vivre comme les autres. S’il fut armé, cela ne tient pas seulement à la conjoncture coloniale mais aussi à la nature de la domination première d’une société. De ce point de vue on peut affirmer que la formation de l’Etat-nation algérien, comme dans beaucoup d’autres pays, sinon tous, a eu pour noyau structurant la construction de l’armée algérienne, la monopolisation de la violence. La séparation des pouvoirs commence par la monopolisation de la violence et se poursuit par sa soumission au droit. A l’échelle du monde l’administration militaire de la société a toujours précédé celle de son administration civile. L’armée des frontières contre l’organisation des wilayas, après qu’elle eut été très affaiblie par le colonialisme, a imposé l’Etat central et la centralité de l’armée algérienne dans le système politique algérien. On ne peut dire que cette centralité ait correspondu exactement au choix de la société algérienne, mais plutôt celui d’un monde et d’une France jacobine qui n’en imaginait pas d’autre administration et qui en avait produit les ressources. Aussi peut-on dire que les combattants algériens dans leur construction militaire furent pris dans des choix qui n’était pas tout à fait les leurs, mais ceux que le monde pouvait leur laisser prendre. L’armée française leur en procura des ressources. Le monde avec ce qu’il leur laissait comme charge (société déstructurée, nouveaux combats extérieurs), comme responsabilité (paix civile, progrès social et matériel), valeurs et idéologie.
Le système politique algérien militarisé est bien donc le produit du combat d’une société dans un monde qui l’a soumise à une administration militaire étrangère et qui lui a donnée les moyens, qu’elle a bien pu prendre, de se libérer. Fermer le système algérien du côté du monde tout comme de la société, c’est ne pas pouvoir rendre compte des rapports de forces, des interactions desquels il relève. Avec l’universalisation de l’Etat-nation, suite à une administration militaire et étatique centralisée, à l’heure d’une idéologie socialiste triomphante dans les mouvements de libération, on ne pouvait produire n’importe quel système politique. Nous avons suivi la pente la plus facile, compte tenu de notre histoire, de nos savoir-faire et des visions du monde et de soi qui nous étaient disponibles. La démocratie comme système politique était certes présente à l’esprit d’une faible élite mais la société n’était pas suffisamment imprégnée de ses valeurs. L’opposition entre décideurs et non décideurs algériens n’est donc pas pertinente à ce niveau pour rendre compte des dynamiques politiques. Il faudrait parler ici de dispositions de la société et du monde vis-à-vis d’une certaine administration. Dispositions que développent davantage les élites que le reste de la société certes, mais qui sont suffisamment partagées pour soutenir un système du monde et de la société. Et ce sont ces dispositions qui expliquent les faibles mobilisations sociales en vue d’une transformation sociale en même temps que les attachements au système.

Comment donc envisager l’évolution du « système algérien ». Notre problématique du changement est celle d’une mutation qui consiste dans un processus nécessaire de civilisation du système d’administration militaire . Le système doit muter, avec le monde et la société, engagés dans des processus de complexification croissante. Il est devenu archaïque et pléthorique et ne peut plus faire face aux exigences du monde et de la société, il devient trop coûteux parce que ne pouvant développer les ressources nécessaires à sa complexification . Aussi, la mutation du système aura lieu d’une manière ou d’une autre, l’intégration de la société au monde et sa régulation aura lieu d’une manière ou d’une autre . Pour avoir tourné le dos au monde dans le passé, ignoré l’émergence des Etats-nations, nous avons du le subir. Cette mutation sera accompagnée et verra ses coûts réduits si nous comprenons la problématique du changement dans lequel nous sommes pris, elle sera subie et coûteuse si nous la méconnaissons. Les luttes locales dont il faudrait savoir au demeurant comment, par qui et pourquoi elles nous sont inspirées , ne pourront être pertinentes qu’à la condition d’avoir intégré une telle problématique. Elles ne peuvent aller à contre-courant du monde sauf à se réfugier dans ses marges. Elles doivent l’anticiper pour mieux être portées par ses forces. Aux yeux du système de droit international, la primauté du national sur l’international est un fait. Au plan réel, si les administrateurs du système ne peuvent plus faire face à la demande sociale, aux mutations du monde, aussi la civilisation du système sera-t-elle complexification ou simplification, appauvrissement. Dans un cas il y aura division croissante du travail, spécialisation des tâches et bonne insertion dans le monde, dans un autre réduction du nombre des tâches, marginalisation.
Dès lors donc que ni les élites, ni la société ne sont en mesure de percevoir les transformations du monde, dès lors qu’elles ne pourront pas relever ses défis, nous irons vers une libéralisation forcée (forme de la civilisation par réduction), où l’administration devra se défaire d’un nombre important de ses charges. Le secteur de la sécurité est l’un des plus exposés, quoique l’on puisse croire aujourd’hui, contrairement à nos partenaires étrangers, qui nous demanderons en premier lieu de réduire ces coûts indirects en cas de défaillance étatique. Ce secteur, au sens large, est en effet le premier secteur qui devra civiliser ses effectifs. Civiliser pouvant signifier livrer à l’inactivité au lieu de verser dans une nouvelle activité civile. La régulation de la société devra alors recourir à plus de violences. Il est impératif donc que nous réduisions nos coûts sociaux indirects, que nous accroissions notre capital social pour aller vers de nouveaux investissements humains et matériels en mesure de créer de nouvelles ressources et de nouveaux emplois. A titre d’exemple, la civilisation du secteur de l’information permettrait un meilleur fonctionnement des institutions en réduisant l’asymétrie entre le pouvoir exécutif et les autres pouvoirs. La monopolisation de l’information par l’exécutif et le secteur de la sécurité bloque le développement de la société civile.

L’attachement au système et la faiblesse de la mobilisation sociale pour le changement s’expliquent aussi par la peur de l’avenir, la « crise de l’avenir » comme crise des capacités de la société à se projeter dans le futur. Ce n’est donc pas un hasard si l’aspiration à la stabilité soit une aspiration réelle bien que négative. Le navire coule mais les voyageurs n’ont pas d’autre planche de salut. S’il faut tout changer pour que rien ne change – ainsi Machiavel conseillait-il le Prince -, s’il faut que la compétition se poursuive établissant ceux qui ordonnent et ceux qui obéissent, il faut aussi comprendre la démocratie. La démocratie n’exclut pas une intégration inégale, elle n’a pas déclassé la société de classes. Le système capitaliste mondial a seulement permis à l’Occident de les faire coexister. Avec l’intensification de la compétition mondiale, avec la crise de la société salariale et de son Etat-providence, le modèle occidental est en crise, le monde fait lui-même face à la « crise de l’avenir ». La démocratie politique ne résoudra pas les crises culturelles comme difficulté à investir l’avenir. Bref la crise du politique, que sous tend la crise de la société salariale et du lien citoyen, mine la démocratie partout dans le monde. Chez nous, la politique économique comme échange de la paix civile contre la destruction des capitaux naturels, n’est pas simple cynisme, elle est le symptôme de cette incapacité à développer un projet crédible, une politique conséquente. Elle est aussi l’indice d’un système qui se rétracte sur lui-même, qui recourt à ses dernières armes pacifiques. La transformation des rapports de forces dus à un délitement des rapports sociaux ne porteront pas la construction d’un système plus pacifique mais d’un système plus violent. Ce ne sont pas les luttes pour l’alignement des standards de vie qui changeront le système, elles accéléreront son naufrage. La démocratie doit être le moyen d’accorder la société avec elle-même et avec le monde afin que le choc des mutations à venir puisse être amorti par les solidarités sociales, la créativité sociale. Solidarités sociales qui précisément se défont. La démocratie ne doit pas signifier intensification des luttes au moment où on peine à les réguler, elle doit signifier apaisement, projection dans le futur. Les mutations à venir que l’on n’arrive pas encore à imaginer, n’épargneront aucune société, mais les premières lignes seront les premières à céder. Il y a fort à craindre que ceux qui ne voudront pas plier seront les premiers à rompre. Nous avons peur de l’avenir, mais le plus sage n’est pas de fermer les yeux, il est de le voir venir.

Alors comment construire les collectifs en mesure de porter l’avenir et de l’accompagner ? A cette question, on ne fera qu’ébaucher ici une réponse d’après ce qui a précédé. Tout d’abord construire les collectifs de la société civile, les collectifs d’entrepreneurs et de scientifiques en tant qu’ils nous inscrivent dans la solidarité et la compétition au monde en même temps qu’ils sont portés par la société. Bref, il faut repenser le rapport des élites à la société et au monde. Il faut repenser radicalement les rapports de la compétition et de la solidarité. La société traditionnelle contenait la première, la société actuelle défait les anciennes solidarités, libère la compétition et construit la solidarité nationale selon des normes et des coûts insupportables à moyen terme, bien inspirée ici par le monde et moins bien là. Une compétition avec le monde qui romprait le lien de solidarité avec la société, chose à laquelle pourrait conduire une libéralisation forcée, intégrerait une minorité au monde et marginaliserait le reste. Etant donné le délitement actuel des rapports sociaux cela ne peut conduire qu’à une plus grande désintégration de la société, une plus grande intensification de la guerre civile plutôt qu’à une inégale intégration. Les compétitions oligarchiques et les solidarités de compensation (Serge Paugam) actuelles sont destructrices du lien politique. Si nous ne choisissons pas nos compétitions et nos solidarités nous continuerons à subir le délitement de la société. Pour que la compétition ne se transforme pas en guerre, il faut qu’elle puisse être contenue, orientée mis au service du plus grand nombre. Une démocratie politique qui ne serait pas aussi économique ne peut voir le jour aujourd’hui.

Repenser les rapports de la compétition et de la solidarité, consiste à recadrer la compétition de sorte à ce qu’elle produise du lien social et des biens matériels. Il faut admettre aujourd’hui que la cohésion nationale ne peut plus être maintenue sans certains équilibres régionaux et interrégionaux. Solidarité nationale et solidarités locales doivent se soutenir et non pas simplement se concurrencer. Les crises du Mzab, du Sud, pour ne parler que des plus récentes ne doivent plus être éludées. L’inégal développement des régions, des communautés et des autres paliers d’intégration est un moteur du développement s’il ne conduit pas à la marginalisation, à la désintégration. Les échelles d’intégration doivent se compléter du local à l’international. Le sentiment national ne peut être porté par des défaites qu’au risque de se transformer en xénophobie. Il faut repenser la compétition, la solidarité au sein des régions et entre les régions. Le lien d’interdépendance de la société salariale ne peut plus porter à lui seul la solidarité nationale. La compétition doit toujours comprendre une base de solidarité, tel est le point de départ de la construction du collectif. Là où il ne peut y avoir de solidarité, la compétition se transforme en désintégration. Le « système » ne peut certes changer de lui-même, mais la menace d’une dislocation de l’unité nationale est une menace sur sa propre existence, sur ses propres équilibres, les positions de chacun. Il doit changer avec le monde et la société pour que la paix soit préservée. La désintégration nationale le contraindra à aller au combat, à multiplier les sacrifices, à se reformer. Face aux défis du monde et de la société c’est d’abord l’élite qui est interpellée, dans ses faiblesses et ses forces. Et étant donné la concentration des ressources, le suivisme d’une partie d’entre elle, on devine quelle est la première élite concernée.

Arezki DERGUINI
Bgayet, Béjaia le 29.03.2014

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