La crise de l’Etat-DRS

etat-drsIl y a crise de l’Etat-DRS parce que les raisons qui le justifiaient ne sont plus là pour le porter. Avant de voir où peut aboutir une telle crise, il importe de les rappeler. Il s’agit essentiellement de la défaillance de la volonté populaire et du coup de force de l’armée des frontières. L’une et l’autre justification  s’appuyant mutuellement : le coup de force présuppose la défaillance et celle-ci appelle celui-là. Il y a crise parce que l’administration militaire de la société et sa partielle civilisation[1] qui a été institué par le coup de force de l’armée des frontières a perdu de sa légitimité interne et externe. Elle ne peut plus faire face aux deux demandes sociale et internationale. Et il n’y a pas dénouement de la crise parce que cette même demande sociale n’a pas encore reçu sa cohérence, parce que cette même demande ne s’est pas transformée en volonté générale. Et cette mise en cohérence ne peut s’effectuer que dans le cadre d’une expérimentation sociale qui mettrait la société en accord avec elle-même et avec le monde. La crise donc, ne signifie pas nécessaire  dénouement; des intérêts du passé refusant de se projeter dans un avenir que beaucoup juge inéluctable, peuvent le repousser.

 Dans un texte antérieur[2], je  soutenais qu’Ali Benflis devait être le candidat de l’Etat-DRS (l’Etat qui fait et défait les présidents), étant donné la nécessaire opposition entre l’instance présidentielle et « l’Etat profond » pour assurer l’alternance politique et étant donné la rivalité supposée dudit candidat à la succession du président actuel. De cette manière un président peut en chasser un autre et l’ « Etat profond » survivre à la mutation. L’« Etat profond » dans notre raisonnement doit réaffirmer son autonomie face à la mutation de chaque direction politique élue s’il ne veut pas être gagné lui-même par la « corruption » et la désagrégation. Car sa confusion avec l’Etat légal le rendrait incapable d’assurer l’alternance politique et donc de justifier sa fonction de substitut de la volonté populaire défaillante. Il doit corrompre pour se défaire, sans se corrompre lui-même. D’où le caractère nécessaire de l’opposition entre la bureaucratie d’Etat et l’ « Etat profond » pour assurer la transcendance de ce dernier et lui permettre d’assurer l’alternance entre les clans au pouvoir. S’opposer pour survivre, se confondre pour mourir telle pourrait être la loi de l’Etat-DRS[3].

Or il semblerait que les trois mandats successifs n’aient pas permis à l’Etat profond de conserver son autonomie, sa « transcendance » vis-à-vis de la bureaucratie légale et le milieu des affaires; le quatrième mandat survenant comme pour lui porter le coup de grâce. On peut en effet considérer le troisième mandat comme l’insidieux coup qui a entamé le pouvoir d’arbitre de l’ « Etat profond », qui a ruiné la distance entre l’Etat profond et le milieu des affaires. Mais rappelons que crise ne signifie pas dénouement.

 Dès lors quels peuvent être les scénarios qui pourraient se présenter à nous après que le président Bouteflika se soit porté candidat à sa propre succession ? L’une des hypothèses les plus vraisemblables est que la « réforme » du secteur de la sécurité entreprise par l’instance politique civile forte de sa légitimité internationale et nationale, et la compétition tout simplement entre les deux instances légale et informelle, quant au pouvoir d’arbitrer en matière d’alternance politique, aient entamé un certain nombre de ressorts de l’Etat informel. La seconde est que l’Etat profond, dans la conjoncture actuelle ait renoncé à intervenir intempestivement dans le champ de l’Etat légal et ait cédé l’initiative. On peut supposer dans ce cas, que l’initiative concédé en temps normal puisse être reprise au moment critique que l’on peut supposer être celui des élections. La « politique par le bas », parce que par les citoyens obéissant aux injonctions et aux incitations de l’Etat profond, reprenant alors le dessus. De ce point de vue, on ne peut pas dire que l’Etat profond ait été dépossédé de tous ses moyens d’action. Tout au plus risque-t-il une confrontation qu’il souhaiterait probablement éviter pour prolonger son existence.

Si nous supposons donc que le pouvoir de l’Etat profond n’est plus en mesure de garantir  l’alternance des clans au pouvoir que cela peut-il signifier ? Cela voudrait dire que l’alternance au pouvoir n’a plus d’instance d’arbitrage, étant donné la défaillance de l’Etat profond, comme substitut de la volonté populaire, parce qu’ayant perdu son autonomie. Cela signifierait une incapacité de l’Etat-profond à contenir et ordonner la compétition au sein du pouvoir et de la société, autrement dit une « entropie systémique » croissante. Selon que l’on considère qu’il n’est pas possible de remédier à cette défaillance par la production d’une nouvelle instance d’arbitrage autonome, en l’occurrence par une réhabilitation de la volonté populaire et une réforme de l’appareil de sécurité, on redoutera tout à la fois un progressif effondrement de la bureaucratie légale, une personnalisation croissante du pouvoir et la perspective d’un gouvernement oligarchique appuyé sur les puissances de l’argent.

On peut représenter le pouvoir algérien par la métaphore d’une hydre à trois têtes : la bureaucratie légale, les forces de l’argent (corruptrices par opportunisme et non par nature) et l’appareil de sécurité (avec sa justice) de l’Etat profond. Dès lors que la troisième tête ne peut plus gérer la deuxième pour soumettre la première, le système perd de sa cohérence[4]. Peut-il la retrouver ? Tout dépend de la situation stratégique d’ensemble, donc du contexte international, de la composition des forces qui va sortir de la réforme du secteur de la sécurité (RSS) et du mouvement social. Aussi nous est-il difficile de pronostiquer une quelconque issue à la compétition actuelle. On peut supposer que la troisième tête n’a pu se prémunir de la corruption dont a habilement joué la première. On peut cependant envisager une restructuration partielle du secteur de la sécurité qui lui redonnerait son autonomie. On peut même supposer qu’une telle réforme partielle est nécessaire quelle que puisse être la suite. Mais on ne peut attendre qu’elle puisse rétablir son ancienne fonction. L’administration de la demande sociale a désormais besoin d’une plus grande efficience si on ne veut pas qu’elle dégénère. Et elle ne peut être confiée aux forces de l’argent, ce que supposerait la défaillance de l’Etat-DRS et l’inachèvement de la RSS. Reprenons les alternatives dans lesquelles je m’étais placé dans le précédent article : séparation constante de l’Etat profond et de l’Etat légal, avec 1. domination de l’Etat profond (statu quo)  2. Programme d’inversion de la relation entre Etat profond et Etat légal, 3. Confusion croissante entre les deux Etats et perte de contrôle

 En conclusion. La crise de l’Etat-DRS devrait conduire à une réforme du secteur de la sécurité mais non point à sa restauration étant donné les nouvelles forces sociales (les besoins de la jeunesse et l’émergence de puissances de l’argent) et la crise mondiale (crise de l’Etat providence et croissance des inégalités). L’Etat algérien, qui est passé de l’Etat-FLN  à l’Etat-DRS, doit passer à un état civil de droit qui émergerait d’une large expérimentation sociale bien conduite. Le dénouement de la crise dépend donc de la capacité des sociétés algériennes à construire un vouloir commun dans lequel chacune trouverait son compte présent et futur. Il importe donc, au premier titre, de renoncer aux mauvaises abstractions  telles celles désormais de La société et de L’Etat pour conduire une telle expérimentation et construire les volontés d’un vivre ensemble. Au second titre d’accorder une prime importance aux « diplomates de l’intérieur », ces politiciens et autres ingénieurs sociaux pour aider les sociétés à se construire.

Arezki DERGUINI

Bgayet, Béjaia le 12.03.2014


[1] On peut définir l’Etat-DRS comme une première forme hybride de civilisation de l’administration militaire de la société. Le militaire prend une forme civile mais ne s’en détache pas ; il refuse ou ne peut adopter des règles générales.

[3] Nous ne sommes pas loin d’un Etat des purs.

[4] On n’abordera pas ici la question du champ de bataille que constitue le monde des affaires pour les deux instances concurrentes. Champ de bataille qui a été décisif dans la perte de l’autonomie de l’Etat profond.

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