Dérision, pouvoir et politique

weapons of mass destruction1. La dérision comme arme populaire contre  la (politique en) dictature semble avoir été récupérée par le pouvoir militaire pour discréditer la démocratie et empêcher l’émergence d’une société politique efficace. Dans notre système politique pluraliste basé sur l’opposition entre la représentation politique (à cheval sur deux légitimités, historique et démocratique) et la hiérarchie militaire (à cheval sur deux légitimités, historique et d’exercice), la dérision politique s’est mise au service du primat du militaire sur le politique, malgré la différenciation de la société et l’évolution de la conjoncture internationale en faveur de la démocratie.

Cette dérision a néanmoins une base objective. Elle se nourrit du grand écart qui existe entre le monde et la société, entre le combat souterrain de la hiérarchie militaire (rebelle à l’ordre international) et celui légal de la représentation politique. C’est la culture de cette asymétrie par le monde qui empêche la société de s’élever à la hauteur de son destin. Nous ne devons jamais oublier que le monde gère nos corruptions, c’est-à-dire les entretient et les exploite. Il lui suffirait de renoncer à nous gouverner par le moyen de la corruption, pour que la corruption interne se mette à suffoquer. Ne nous trompons donc pas d’ennemi : nous sommes notre propre ennemi et notre division est étayée par le monde et les puissances qui veulent en profiter et desquelles nous voulons nous libérer.

La société qui a failli[1] et à qui il a été imposé une transition démocratique[2], n’a pu se prendre en charge à la manière de l’Occident, et elle n’a pu produire le système qui l’immuniserait de la corruption. Les constructions étatiques et sociales doivent être repensées de sorte qu’elles puissent être assumées, évaluées  et réformées.

 2. Le pouvoir civil dirigeant de légitimité historique ne s’est pas situé à contrecourant de ce travail de dé-légitimation de la représentation démocratique. Il a voulu faire soutenir une légitimité historique par une légitimité d’exercice rendu possible par la croyance dans le mythe du développement et l’existence de ressources pour le financer. Il a poussé plus avant le travail de dépolitisation, de dé-légitimation de l’activité politique démocratique en même temps qu’il légitimait la personnalisation du pouvoir. Il a achevé de dénaturer la fonction des partis, du parlement et des médias, travail qu’avait largement accompli  l’investissement de la « politique du bas » par les forces de l’Etat profond pour contrôler le pouvoir politique, ses débats et ses consensus. Aussi les sites de la construction d’un consensus national ont-ils été détruits, ne laissant au pouvoir civil dominant pas d’autre alternative que celle de se succéder à lui-même.

 3. Il est aujourd’hui quasiment impossible de faire face à cette activité de sape du politique, le militaire ayant intégré cette tradition populaire de dérision dans son combat contre le politique. D’ici vient le sentiment que tant que le politique sera combattu par le militaire, tant que ce dernier disposera de ressources suffisantes pour entretenir son armée, qu’il ne se retirera pas de lui-même de l’activité civile, le politique de légitimité démocratique n’aura aucune chance de développement. D’ici prend ses racines l’incapacité de la société politique à se différencier de la société et à produire une offre distinctive.

 4. Mais cette tare de la société politique, pour une part, ne lui est pas spécifique. Elle est celle d’une société dépendante non innovante. En effet il y a une crise mondiale du modèle fordiste (production et consommation de masse) dont nous ne sommes pas encore sortis, ici et ailleurs. Le gaz de schiste vient relancer l’ancienne machine industrielle et reporter la nécessaire transition énergétique. Il n’y a pas de projet de société que le politique puisse offrir à la société et auquel elle puisse consentir. Il n’y a pas d’offre politique qui puisse satisfaire la demande mondiale, que nous soyons dans les sociétés dominantes ou celles dominées. D’où la stagnation politique générale dans notre société dépendante, qu’elle soit du genre attentiste du côté de la société  militaire ou idéologique du côté de la société civile. Toutes les luttes qui dominent la société touchent la répartition du revenu et non son modèle de production. Elles divisent la société en corporations, en régions et autres choses encore. La crise du politique ne saurait donc être interprétée comme une simple crise locale. La crise locale du système social et politique s’ajoute à celle globale du modèle de développement consumériste. Pour sortir le politique du dérisoire, de la dérision et de la haine de soi, il faut nous resituer. Nous resituer par rapport au monde, à l’Etat et à la société.

 5. L’alternative réside dans l’innovation sociale et politique. Deux directions peuvent retenir l’attention. La première thèse suggère le désinvestissement du politique comme activité de représentation et de conquête du pouvoir central. Au pouvoir central s’attache aujourd’hui une problématique de la répartition de la rente. Le pouvoir met le politique face à une seule épreuve, celle de la corruption. N’ayant pas d’autre alternative qui pourrait l’en soustraire, la dérision le disqualifie rapidement. Pour que le pouvoir civil puisse se détacher du pouvoir militaire et le pouvoir militaire sortir du champ civil, il faut se recentrer sur le la société, sur la politique comme production de formes nouvelles de vie.  Il faudrait recentrer le pouvoir sur la société. La production de l’alternative ne peut être le fait que des acteurs eux-mêmes. Un parti ne peut aspirer qu’à les accompagner. Lorsque la différenciation des offres politiques sera suffisamment avancée, sera produite simultanément la forme d’organisation politique adéquate.

Deuxième direction, prêter une attention particulière au monde et à notre insertion dans le monde. Observer ses transformations, les innovations en matière de réforme de la société et de ses modes de production, accompagner celles qui sont à notre mesure, nous renforcent.

 Arezki DERGUINI

Bgayet le 08.03.2014


[1] La faillite de l’Etat est d’abord une faillite de la société et de ses élites. On ne trouvera pas ici une opposition Etat société, qui incriminerait une partie de la société et en disculperait une autre.

[2] Reconnaître la faillite d’une certaine gouvernance n’implique pas automatiquement que la suivante puisse connaître un autre sort.

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