Entre l’Egypte et la Tunisie

Entre l’Egypte et la Tunisie1La désignation du nouveau président de la République va devoir faire des choix. On peut soutenir que cette désignation aura à choisir entre deux programmes : celui de reproduire le système, que l’on peut considérer comme étant le programme minimum, ou celui de conduire vers un Etat civil, le programme maximal.

On peut aisément définir le candidat qui se trouve le mieux désigné pour réaliser le programme minimum. Le meilleur candidat est celui qui est à même de mieux déraciner l’ancien élu et sa coterie. Le système autoritaire a besoin que se poursuive une rivalité constante entre les deux têtes du système pour maintenir leur séparation et empêcher sa dégradation. Aussi peut-on pronostiquer dès maintenant la victoire d’un certain candidat si le programme minimum devait être retenu, car l’alternance exige que la rivalité soit forte entre ceux qui se succèdent à la tête du pouvoir civil. La coterie de l’un doit pouvoir chasser celle de l’autre et conjurer la confusion des pouvoirs. Le « système autoritaire » est tel que le pôle non démocratique est celui qui se substitue à la volonté défaillante du peuple pour désigner son représentant. Le peuple ne « pouvant faire et défaire les rois », c’est au pouvoir hiérarchique dominant de le faire. Si un tel pouvoir hiérarchique ne pouvait plus suppléer à la défaillance du peuple, il s’ensuivrait une confusion des pouvoirs civil et militaire qui mettrait le système en crise. Il reste que le pouvoir hiérarchique dominant a déjà du mal à suppléer à une telle défaillance de la société et il est vraisemblable qu’il soit appeler à jouer l’Etat civil, pour se recomposer. C’est pour cela qu’il faut se rappeler que quoique puissent décider les décideurs actuels, l’Etat civil est une affaire trop sérieuse pour être confiée aux seules hiérarchies de l’argent et de la guerre quoiqu’elles puissent être décisives.

Dans le système de gouvernance non démocratique, il faut considérer la corruption comme l’outil de contrôle principal de la hiérarchie dominante sur les autres hiérarchies. Ce sont les « affaires » qui garantissent le contrôle de l’encadrement civil, ce sont elles seules qui peuvent pousser vers la sortie les tenants d’un pouvoir civil qu’y sont trop habitués. Le système de gouvernance non démocratique a une préférence pour les corrompus. Ils sont vulnérables. Des élus non corruptibles auraient tendance à s’émanciper de la tutelle non démocratique. La corruption est donc congénitale du système autoritaire[1]. Mais elle ne doit toucher que le pôle civil, car si elle affectait le pôle hiérarchique dominant, celui-ci se déferait à son tour. Le dominé seul devrait être corrompu. Il faudra donc distinguer entre une corruption contenue et de système et une autre débordante et antisystème. La première ne touche que le pôle dominé, la seconde gagne aussi le pôle dominant. Avec le développement de la puissance financière, une telle séparation s’avère difficile. Aussi peut-on assister à une crise systémique qui déboucherait soit sur un Etat-civil soit sur une recomposition du pôle hiérarchique dominant suite à son épuration. Les exemples égyptien et tunisien sont instructifs.

Un programme maximal ne cédant pas à la rivalité des deux pôles, consisterait à se donner comme horizon l’instauration d’un Etat civil. Il est vrai que tous les candidats peuvent se prévaloir d’une telle intention et le débat politique ne pas s’en trouvé clarifié davantage. Comment distinguer entre eux ? En étudiant la façon dont ils comptent se conduire et nous y mener.

Il faut tout d’abord que les différentes hiérarchies sociales acceptent d’y aller. Il faut qu’elles acceptent de se remettre en cause, de revoir les conditions de leur établissement. Elles ne sont pas toutes légitimes et sont largement « tenues » par des dossiers. Retourner à  la société et établir les bases d’une saine reddition des comptes est une première condition. La corruption passée doit compter moins que les conditions de possibilité de la future.

J’avancerai ici un certain scénario à titre d’illustration : il serait possible de ce point de vue de ré-impliquer l’armée dans les tâches d’édification nationale et régionale de sorte à permettre ensuite une différenciation sociale légitime. Tous égaux au départ devant les problèmes à résoudre, l’inégalité ne devant pas être une fin mais un moyen. Elle devrait être justifiée socialement par la contribution future au progrès de tous. Il faut que la société puisse construire ses ordres de priorité, ses préférences collectives. On doit pouvoir distinguer et associer ce qui est gratuit, de ce qui ne peut l’être, ce qui est concurrentiel de ce qui ne peut l’être, etc. Re-légitimer toutes les hiérarchies sociales, tel serait donc une condition première de l’établissement d’un Etat civil. Ensuite on pourrait envisager que le débat social et politique échappe à la surenchère, permette l’émergence de ce que l’on pourrait appeler une volonté générale suite à la cristallisation d’intérêts collectifs et la construction d’une démarche en mesure de les tenir ensemble.

Une telle re-légitimation des hiérarchies sociales, nécessite du temps et une direction politique animée par une telle disposition de « civilisation » – modernisation. Qui a intérêt et qui n’a pas intérêt qu’une telle politique soit mise en œuvre ? On pourrait distinguer entre ceux qui espèrent et ceux qui désespèrent de leur pays et du monde. Mais cela ne saurait suffire, le savoir-faire est indispensable.

J’ai coutume de distinguer dans notre société, les propriétaires des non-propriétaires que j’appelle les déshérités parce qu’ils sont le fait de l’histoire et non du droit ou de la coutume. Parmi les propriétaires, je distingue ceux qui peuvent quitter le bateau Algérie s’il venait à faire naufrage et ceux qui ne le peuvent pas. Parmi ceux qui peuvent quitter le bateau, je distingue ceux qui se sont sauvés pour sauver ce qu’ils peuvent de leur pays et ceux qui ont contribué à son naufrage. Parmi les propriétaires qui n’ont pu quitter le bateau, il y a ceux qui devront faire face à la vindicte des populations et il y a ceux qui pourront être un recours. Le temps de la catastrophe n’étant plus très éloigné, qu’à Dieu ne plaise, les différentes catégories qui ont intérêt à en épargner le bateau Algérie, à donner à leur pays une autre réalité, se soustrairont-elles à leurs intérêts immédiats suicidaires et s’assembleront-elles avant qu’elle n’advienne ?

Arezki Derguini

Bgayet, Béjaia le 05.02.2014


[1] On parlera de système autoritaire quand une hiérarchie domine le système politique et de système démocratique quand le politique n’est pas soumis à une hiérarchie mais à la volonté générale.

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