Opposants ou réformateurs ?

dissidentOn a pris coutume de parler d’opposition et de partis d’opposition. Cet emprunt au langage des démocraties n’est pas justifié. Nous avons fait comme si nous allions entrer en démocratie comme dans un monde familier. Cette familiarité a été trompeuse. Nous allions entrer dans un monde dont nous n’avions ni les habitudes, ni toute autre pratique. Une partie d’entre nous participait à distance d’un monde démocratique. Elle ne pouvait de par ses pratiques avoir incorporé les normes d’une société démocratique. 

Sans démocratie et alternance, parce qu’étant essentiellement militaire, le pouvoir politique ne peut être soustrait par une équipe civile à une autre qui aurait failli. S’opposer sans possibilité de gouverner ne peut conduire qu’à l’auto-exclusion du champ politique ou à une certaine schizophrénie qui conjugue opposition ouverte et connivence secrète. Sans transformation de la nature du pouvoir, sans alternance démocratique, on se devait de continuer de parler de « maison d’obéissance » et de « maison de dissidence ». L’emprunt langagier n’a donc pas été convenablement pensé, il a chassé une dénomination autochtone. S’opposer ne peut signifier que se détacher, puis se poser comme alternative, à l’intérieur d’un système qui autorise le détachement et l’inversion des rôles. L’emprunt a donc conduit à sauter par dessus « l’essence » non civile du pouvoir et à croire que l’on peut passer sans transition d’une administration militaire de la société à une autre civile. Mais en ignorant cette détermination primitive du pouvoir[1], on ne respecte pas les limites des deux pouvoirs civils et militaires, on entretient leur confusion. Une dynamique d’extension de la sphère civile est empêchée et la société civile est ainsi exposée à l’épreuve d’une destruction ou d’une normalisation (intégration ou désintégration dans « la maison de l’obéissance »).

Plutôt que des partis, il faut opposer des velléités conservatrices et réformatrices, du point de vue de la différenciation de la société et de ses intérêts. Ce qu’avait de fonctionnel l’appellation, partis d’opposition/partis de pouvoir, en installant les organisations politiques en démocratie virtuelle, c’était la possibilité de qualifier ensuite les unes de démocratiques, les autres d’islamistes et d’installer l’irréductibilité dans le pseudo-champ politique. On se retrouvait ainsi avec un faux champ politique et une division ternaire qui en compartimentant de manière arbitraire le lieu d’exercice de l’action politique et en le déconnectant de la dynamique sociale empêchait l’émergence d’une pensée politique souveraine.

Avant que ne s’installe la fausse croyance de l’existence d’un champ politique autonome, la division active au sein du champ politique concernait cette même autonomie. Elle différenciait, au sein du parti unique, ses partisans et ses opposants. Le multipartisme, prétendant introduire le pluralisme politique, plutôt que de participer à cette autonomisation du politique, a masqué la déstructuration du champ et du débat politiques. L’unité du champ et du débat fut disloquée. Le débat politique qui devait instruire les centres de décision et qui ne pouvait se passer d’une certaine maîtrise, au lieu de s’élargir se rétrécissait. Il n’était plus en mesure de fabriquer de larges consensus opératoires. Et le nouveau champ politique, avec sa division ternaire, pouvait s’animer tel un théâtre de marionnettes pour jouer le substitut d’un processus de décision devenu invisible.

Le mythe de la révolution, s’il continue d’être activé, c’est parce qu’il entretient l’illusion d’un moment instaurateur. La Transformation, la Réforme ne serait pas un long et lent processus d’auto-transformation mais un nouveau commencement qui surgirait tel un volcan. Aussi les médias continuent-ils d’en user généreusement pour vider l’action de la pensée et du projet politiques et la livrer aux pulsions de masse dont ils ont gèrent l’attention.

Pour se considérer en démocratie, il faut avoir produit les normes sociales et les règles constitutionnelles de fonctionnement démocratique de la société, par conséquent les règles de la compétition politique, les divisions dynamiques de la société. Il ne suffit pas qu’une assemblée constituante déconnectée de la dynamique sociale énonce des règles pour que celles-ci se transforment en règles de fonctionnement de la société. C’est toute une mécanique sociale qui se met en place en même temps que s’énonce les règles de son fonctionnement. La démocratie n’est pas un modèle à appliquer, c’est une mise à l’épreuve où la société s’attache à régler ses problèmes pacifiquement. Epreuve où parviennent à se mettre en place des automatismes, des régularités, des normes et des règles. Elle n’est jamais parfaite au point de se fixer dans quelques modèles définitifs. Elle est perpétuelle recommencement dans la mesure où elle doit contenir constamment la tentation de recourir à la violence, à de faux raccourcis pour imposer son ordre.

Pour le moment, parce que la société ne peut disposer d’elle-même, «poser» et «déposer» ses dirigeants, l’appareil national de sécurité et son bras judiciaire se chargent de l’office. Il n’y a là nulle dictature, nuls autoritarismes surfaits, mais un mode de gestion des conflits de la part d’une société très largement bousculé par le temps. Mode de gestion qui ne peut être transformé parce qu’il refuse d’être pensé. Il faut redonner à ce mode de gestion des conflits et de la compétition sa profondeur sociale et historique, si l’on veut le pacifier. Le rapport de la société à la violence ne lui est pas intrinsèque, il est le résultat d’un rapport de la société à elle-même et au monde. Quand la société pourra « poser » et déposer ses dirigeants par la délibération pacifique, quand elle pourra réserver la violence à des usages ultimes, quand elle aura développé ces nouvelles dispositions, les aura fixées dans des règles constitutionnelles, alors une équipe dirigeante pourra succéder à une autre, selon ses engagements et ses performances ; alors les équipes dirigeantes pourront se diviser sur la base de certaines données et de certains objectifs sans menacer la base de leur constitution.

En attendant que la démocratie « pose » une équipe dirigeante et lui en « oppose » une autre qui lui succédera si elle faillit, il faut que des réformateurs œuvrent pour une civilisation de l’administration de la société et du débat politique [2]. Il ne s’agit plus de faire la révolution, tout du moins comme on a appris à la comprendre, mais de renoncer à certaines pratiques pour en adopter de nouvelles. Ruptures non violentes, c’est-à-dire clairement assumées, dans leurs coûts et promesses. Le caractère révolutionnaire de telles recompositions partielles reviendrait à leurs effets globaux, à leur impact sur la situation globale et non à leur caractère intrinsèque. On peut soutenir, que la civilisation des mœurs et des minorités dirigeantes est le processus fondamental qui porte le processus de démocratisation de l’administration sociale, politique et économique [3]. Car ce qui caractérise tout autant l’état colonial que celui postcolonial, c’est ce trait commun d’une administration militaire et que ce que la démocratie doit signifier pratiquement tout d’abord, c’est transformer une telle administration militaire de la société [4] en administration civile, plutôt que ce mythe du développement conçu par les puissances comme modèle alternatif au modèle colonial, avec tous ces clivages d’importation.

Système autoritaire et dictature n’opposent donc pas une société et un Etat, un pouvoir. Ils sont le produit de cette société dans un monde donné et caractérise le mode de gestion de ses conflits, de ses compétitions. Cette production n’est pas naturelle, elle est historique. Il s’agit donc de réformer la société et son auto-administration dans un monde donné. Une société qui n’est pas encore sortie de la nuit coloniale.

La vision manichéenne qui oppose pouvoir et société, commode, est régulièrement démentie par les faits : derrière une victime se cache souvent un bourreau en puissance. Il ne s’agit donc pas de conquérir un pouvoir externe à la société pour qu’il puisse transformer une société et son économie, elles-mêmes externes au pouvoir, mais de transformer un pouvoir, de militaire en civil, tout en sachant qu’une telle transformation, d’abord de différenciation sociale, ne peut être autoritaire.

Il s’agit de transformer la société de guerrière, telle que l’a dressé la guerre coloniale, en sociétés du travail, de l’avoir et du savoir telles que peuvent les exiger les défis du monde de demain. Tous les intérêts ne convergent pas dans la même direction. Il convient aux gagnants de demain de ne pas laisser entendre qu’ils resteront les éternels gagnants. Et rappeler aux perdants de demain que ne pas progresser, ce n’est pas conserver mais régresser.

Ne pas s’opposer donc, ne pas envisager la conquête du pouvoir pour transformer la société, mais réformer, corriger, présuppose probablement des points de départ différents. Les premiers pas dans la réforme devraient probablement concerner les médias : de nouveaux médias, sans passions excessives, au service de la vérité, des preuves, des documents. Une information mieux partagée, une gestion de l’attention productive. Ce n’est pas un hasard, si la régression politique a commencé avec la répression sanglante des journalistes. C’est la soif de vérité qu’il fallait tout d’abord détruire. C’est elle qui trouve ses premiers chevaliers. Documentée elle ne peut être pure vanité. Viendra ensuite le tour d’une justice indépendante de la puissance financière.

Cela pourrait se traduire par une élection des chefs de police et de la justice. Ces autorités devraient rendre compte aux contribuables de leurs performances. La puissance de l’opinion pourrait équilibrer la puissance de l’argent.

La puissance de l’autorité civile pour équilibrer la puissance de l’autorité militaire. Nous avons hérité nos institutions de la puissance coloniale, il est temps que nous puissions choisir. Ensuite il faudrait une université qui pourrait étoffer le débat, lui donner ses références. Peut être finalement pourront nous alors construire des partis qui auraient de meilleurs rapports avec le débat politique, leur passé, leur société et le monde.

Arezki DERGUINI

Bgayet le 22.01.2014

Publié dans Le Quotidien d’Oran le 25 – 01 – 2014

Cet article est une première version du texte « Opposition et dissidence » .

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