Le temps des énarques ?

lamamrasellalVoici le temps des énarques venu ?  Avec le RND d’abord (Ouyahia), puis avec les sans parti (Sellal, sellalouyahiaLamamra pour ne citer que ceux dont nous entendons parler le plus) ensuite, allons nous assister à l’émergence, la formation de ce que nous pourrions appeler un nouveau noyau de la société politique pour assurer la transition démocratique ? Ou le système corrupteur les usera-t-il comme il a usé des différentes compétences ? Autrement dit cherchera-t-il à les épuiser pour qu’il puisse s’en défaire et subsister au lieu de se développer et muter ? Car nos énarques sont les seuls cadres de la haute administration qui ont eu la possibilité de concilier action et réflexion. Les seuls cadres qui ont partagé un système de gouvernance et sont en mesure de l’offrir en débat. Si nous avions, aujourd’hui, à faire le point sur un demi-siècle d’indépendance, c’est à partir de leur expérience que cela pourrait se faire, c’est d’elle que la réflexion devrait s’approprier.  Autrement dit c’est de leur expérience que doit émerger un autre système de gouvernance afin que ne soit pas dissociée encore une fois action et pensée. Reste à savoir si ces énarques qui ont été au service du système social et politique et en ont une intelligence fine, ne se complairont pas dans leur posture actuelle, plutôt que d’organiser le débat avec le reste de la société civile (résidente et expatriée) pour donner au cours social de nouvelles bases.

Notre système éducatif ne s’est pas donné l’objectif de former une élite pour diriger le pays. Contrairement à la France, de l’esprit de laquelle nous avons été largement imprégné, à qui nous avons emprunté généreusement les institutions et qui croit que sa cohésion réside dans celle de son élite produite par son système éducatif (« l’école républicaine »), nous croyons que la cohésion de la nation dépend de celle de son élite mais non pas de celle issue de son système éducatif.  Pour que ne se forme pas une élite concurrente à celle produite par la révolution, le système éducatif a été étêté. Aux institutions françaises nous avons soustrait les grandes écoles et renoncé aux écoles d’ingénieurs. Plus fondamentalement, un tel emprunt diminué pourrait se justifier par un certain rapport de la société à elle-même, toute tendue vers la conjuration de la formation d’une élite (civile et militaire) qui aurait trop tendance à se retourner contre elle[1]. Il en serait ainsi du mode de contrôle de la société sur les élites : la dissoudre chaque fois qu’elle se formerait. Pas d’accumulation de capitaux, ni culturels, ni économiques et conséquemment un ensauvagement de la société comme revanche du temps.

Ce qu’il faut et que l’on ne veut pas voir, c’est que cette trahison a comme soubassement une démission, une défaite de la société et des individus, un désir de soustraction au temps, un refus de se projeter dans le monde, qui se termine par une dérive sociale de l’élite. La « trahison des élites » est donc plus largement une faiblesse de la société en même temps que celle de ses élites. Cela était vrai hier et le demeure aujourd’hui. Le relâchement du rapport de la société à son élite, fréquent quand la société tourne le dos à l’à venir, a été la condition de l’instrumentalisation de son encadrement par le colonialisme. La trahison des élites a souvent à faire avec une défaite de la société et un abandon de ses élites. Voilà un point de vue que la faiblesse sociale a eu tendance à minorer pour reporter la responsabilité des échecs sur un tiers absent, pour se fabriquer son bouc émissaire. Mais le temps est de plus en plus cruel.

Il nous faut pour finir, dire ce que nous entendons par élite. Je le ferai ici de façon assez simple et opératoire et par une série de touches. L’élite est une minorité sociale qui a un fonds propre, peut et prend des risques, innove par rapport à une majorité qui imite (optique du développement). Une élite réelle ne peut émerger que sur les décombres des anciennes élites dont elle doit faire le bilan (historicité). Une élite réelle est celle qui imite bien les réussites du monde et qui finit par surpasser ses modèles ou se hisser à leur niveau (vision et intelligence du monde). L’élite s’assimile le monde et le rend accessible à la majorité, tel l’artiste, elle est l’antenne de la société tendue vers le monde. Elle est la projection, le pont de la société vers l’avenir.

J’aime me remémorer l’exemple de Ferhat Abbas, pour comprendre le devoir de l’élite. Ferhat Abbas dont le père « notable » a du s’incliner, collaborer avec le colonialisme, ravaler sa fierté, « boire le calice jusqu’à la lie » pour que son fils puisse s’élever à la hauteur de la France et incarner les plus hautes valeurs. La seconde défaite que nous a fait subir la France après celle de l’occupation, est celle qu’elle a fait subir à Ferhat Abbas en particulier et au politique en général. Et la vraie victoire que nous ont volé les généraux français et l’OAS, est celle que Mandela a remporté sur l’apartheid.

Arezki DERGUINI

Bgayet le 15.01.2014


[1] On connait la thèse célèbre de Pierre Clastres « La société contre l’Etat » (1974) dont pourrait s’inspirer la thèse de la « trahison des élites ».

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