Lettre à mes cousin(e)s et autres villageois. Pour une économie contributive et une société par actions

village-kabyle-aRT MAJEURNotre horizon social ne sera pas de classe, il ne sera pas celui de la ville bourgeoise et prolétaire, c’est trop tard. Nos villes en témoignent déjà. Et il ne l’est déjà plus autant pour l’humanité de sa terre d’élection. Les régionalismes fleurissent. La classe qui a élevé l’organisation sociale à l’étage de l’Etat nation, ses compromis qui ont sous-tendu la cohésion nationale, n’a pu et ne pourra plus élever l’individu à l’étage du citoyen. Les massives révolutions sont derrière nous.

En effet Taylor a quitté le monde du travail vivant pour rejoindre celui des machines et des automates et la classe ouvrière est en voie de décomposition ; les marques des massives révolutions industrielles qui ont séparé les groupes vernaculaires de la nation, s’effritent.

Il sera donc celui du village, cet héritier de la « société des frères » (C. Chaulet 1987), qui a juste besoin pour reprendre sa place que la parenthèse coloniale et postcoloniale soit refermée et que s’effacent les traces des massives révolutions industrielles du XX° siècle. Cette « société des frères » qui se disloque parce qu’elle n’a pas su trouver son chemin dans le monde ouvert par l’Europe, parce que trop d’elle-même a été contraint au travail clandestin, parce que trop d’elle-même a été livré à une autre cohérence que la sienne. Notre destin n’est pas inscrit dans celui d’une classe, telle une noblesse des armes, une noblesse d’argent ou une noblesse d’État, à l’image de l’Occident duquel nos chemins se sont séparés il y a longtemps, lorsque nous avons refusé le chemin de la guerre, lorsque nous avons choisi la montagne plutôt que de construire des ribât et des châteaux forts dans les plaines. Lorsque que nous avons refusé ou pas pu choisir de nous agglomérer dans les plaines. Il est celui d’hommes et de femmes égaux qui nous a valu d’entrer dans une guerre de tous contre tous, après avoir été défait puis soumis par la société de classe européenne et n’avoir pas pu trouver notre propre cohérence pour lui faire face, n’avoir pas pu poursuivre notre chemin de la liberté.

Il importe énormément, c’est une question de survie, que nous puissions distinctement nous projeter, nous reconnaître dans un certain horizon. Pour le moment, nous sommes comme perdus dans autrui. Nous ne pourrons pas nous contenter indéfiniment de rejets : il faut que la modernité puisse s’incarner pour nous dans quelque rêve, dans quelque corps. Il nous faut sortir de la guérilla contre la machine occidentale dans les rets de laquelle nous restons prisonniers et où notre élite semble se complaire. Il nous faut construire les machines de nos autonomies et de nos dépendances réciproques.  A nos villages, il faut donner leurs machines. Quand nous aurons compris que nos machines techniques doivent fonctionner avec nos machines sociales (habitudes, traditions, institutions et autres normes et conventions), nous pourrons devenir une Corée ou un petit Japon. Nos étroits intérêts ne doivent pas conspirer contre notre être.

Notre société ne peut accepter le destin de se diviser en propriétaires et en déshérités, il ne peut en sortir noblesse et bonne direction, mais seulement grand désordre. Le désordre foncier actuel ne peut lui faire du bien. Petit propriétaire ne peut devenir grand, nos règles d’héritage y veillent depuis longtemps. A chaque génération, sont redistribuées les ressources. Que ne voit-on pas qu’au sein du capital[1], seul le capital humain et social, ceux contre lesquels on s’acharne précisément aujourd’hui dans notre pays et qui sont les plus requis par l’industrialisation actuelle, restent indivisibles ?

Si elles pouvaient le permettre aujourd’hui parce qu’ayant été modifiées pour ce faire, quelle grande propriété privée légitime pourrait encore se construire ? Quelle société de l’avoir pourrait-elle se constituer et gagner notre confiance de sorte que nous puissions lui confier notre patrimoine collectif, notre avenir ? Il est trop tard pour ce faire et notre ensorcellement actuel (Isabelle Stengers) ne doit pas faire illusion. Nous en reviendrons vite quand maître argent nous aura lâchés. La base de notre société n’est pas l’individu et l’inégale propriété privée mais l’individu et l’égale propriété individuelle[2]. La propriété individuelle ne peut se départir, se défaire d’une propriété collective[3]. Une propriété collective également divisée qui fait de notre société une société de propriétaires, propriété sur laquelle est basée l’autonomie individuelle. La citoyenneté a bien donc une base objective : la propriété, mais cela bien avant Locke et la bourgeoisie qui légitime sa propriété par le travail. La propriété que découvrait le Senatus Consulte colonial se mesurait en capacité d’appropriation (journées de labour) plutôt qu’en superficie. Cette mesure d’appropriation était déjà le travail.  Individuelle, la propriété établit la participation à une appropriation collective ; collective, elle établit la collectivité comme support de l’individu et comme rapport au monde. Inutile de vouloir séparer l’individu de son groupe, et inutile de penser qu’il puisse y a voir un individu en général[4]. Le développement de l’individu hors du groupe hiérarchique et féodal, hors des classes de propriétaires et de prolétaires, est l’individu propriétaire du réseau de villages. C’est l’individu actionnaire d’un groupe où le travail n’est pas séparé de la propriété. Les deux types d’individus se sont développés simultanément dans une certaine opposition conformément aux choix qui ont distingué leur trajectoire historique. L’histoire a consacré la victoire du premier, que j’appellerai hiérarchique et que l’idéal d’égalité tendra à généraliser et non à remettre en cause. L’échec de cette généralisation est à l’origine de la crise actuelle du monde moderne.

Nous n’avons pas adopté le socialisme par hasard. Nos fellahs (agriculteurs propriétaires, nos restes de tribus), n’ont pas abandonné les terres coloniales à leurs salariés, ils se sont opposés à leur appropriation privative. Conformément au sentiment de l’époque, la société a refusé que les colons puissent avoir des héritiers mais elle a adhéré au mythe du « développement » non capitaliste. On a donné la terre à ceux qui l’occupaient mais dont le travail n’en avait pas les capitaux. Et l’on peut constater aujourd’hui qu’à défaut d’avoir eu une vision claire de notre identité, face à celle de classes occidentale, c’est l’histoire d’une appropriation privative qui se poursuit. Les salariés ne pourront bientôt plus défendre les terres coloniales contre les assauts du « libéralisme », à moins que nous sachions rendre la terre à son histoire, à ses sociétés.

Le village et non pas le bourg, la ville, a été notre demeure pour habiter le monde. Si en Europe la citoyenneté a été établie par d’égaux propriétaires (Grèce antique), puis entre de nobles propriétaires (Grande Bretagne) et des propriétaires d’un nouveau type de capital (villes affranchies du Moyen Âge), puis élargie aux non propriétaires de la cité (suffrage universel et révolutions démocratiques), nous sommes demeurés comme dans le monde antique villageois qui n’a pas connu la différenciation de classe entre guerriers et paysans (G. Duby), la tripartition fonctionnelle indo-européenne (G. Dumézil). Pas de châteaux forts pour concentrer nos ressources et les défendre, pas de canons non plus, pas de guerres modernes sans laquelle la modernité ne serait pas concevable.  Nous sommes restés comme une société « au ras du sol », pour emprunter une expression de l’historien Fernand Braudel quand il évoque la vie matérielle non marchande, parce que les réseaux de villages n’on pu faire face au monde, se mettre à sa hauteur. Parce que le « villageois » a du céder devant la puissance du « bourgeois ».

La propriété privée que l’on dit de droit romain, ce « droit d’user et d’abuser » d’une chose humaine ou pas à l’échelle d’un empire, est après la chute de l’empire, dans son principe comme un droit divin du prince et de ses représentants. Qui aurait pu autrement s’élever pour se dire et se maintenir maître, propriétaire de forêts (faune et flore), de terres, d’hommes, de femmes et d’enfants. Une des leçons que nous devrions retenir de l’histoire longue de l’Occident et de la nôtre plus récente est la suivante : l’inégale propriété privée qui détruit la propriété collective et ne s’accompagne pas de l’émergence d’une classe de propriétaires, responsable de la gestion  (préservation et fructification) du bien commun comme cela fut le cas de l’Occident, est condamnée à l’anarchie. Il y a une généalogie occidentale de la propriété et du politique dont on ne peut faire l’économie. Nous avons mal copié l’Occident en voulant copier ce qui ne pouvait l’être, aussi sommes-nous victimes d’égarement. Nous ne pouvons pas confier à une classe de propriétaires la gestion de notre capital parce que nous nous y sommes trop longtemps opposés. De surcroît, le temps des classes est révolu. Leur atomisation a commencé, elles subissent une fragmentation mondialisation tout comme la production. Le monde de demain appartiendra aux sociétés des actionnaires et des entrepreneurs.

Le fort guerrier, le grenier du prince, la maison du maître et de ses hommes, guerriers et artisans, puis la ville des corporations, des monarques et des princes, centre d’accumulation des richesses, puis des bourgeois et de la classe ouvrière, cette généalogie de « l’occupation du monde » n’est pas celle de notre histoire. De plus, elle appartient à une histoire du monde qui est en train de passer. La ville occidentale, la ville coloniale depuis son fort ou sa caserne militaire, ont drainé le surplus des ressources du pays vers elles. Par ses féodaux et leurs territoires d’abord, de la campagne vers la ville, puis par ses réseaux marchands, des arrière-pays à ses centres de gravité.

Et les digues des villages et de leurs réseaux ont cédé face à l’attraction puissante de ces centres, leurs membres ont été aspirés par leurs voies de communication, leurs routes pour y prélever la survie. Nos villes et nos réseaux sont restés des relais, des transits (Achille Mbembé 2010), qui tournent pour le monde et pas pour elles-mêmes.

Les digues de notre monde ont cédé face au monde occidental et à ses révolutions industrielles, à sa ville de masse, avec son individu anonyme et sa liberté, qui porte son système de surveillance du groupe à la machine bureaucratique. Après avoir cédé le contrôle social à l’arbitraire étatique, puis à la régulation démocratique, une oligarchie financière et militaire mondiale prend le relais. Et le réseau de villages même défait physiquement aujourd’hui, de ce qu’il en reste en puissance, est notre seule défense contre l’arbitraire étatique, la guerre de tous contre tous qui risque de lui succéder et contre l’omnipotence de la méga-machine occidentale qui les surplombe. De combien seront les coûts, reste la seule question pertinente. Plus élevés chaque fois que nous céderons à l’attraction des centres mondiaux.

Bien sûr le village et sa terre ne peuvent plus faire vivre les leurs. Mais l’ont-elles pu un jour, n’est-ce pas ainsi depuis longtemps, et est-ce vraiment cela le village ? Non. Le village, c’est cette agglomération humaine perchée sur les hauteurs, cette société de taille humaine qui a refusé et n’a pas pu confier sa reproduction à la ville forteresse, à sa logique d’accumulation et de différenciation des capitaux. Le village c’est ce refus (volontaire ou involontaire) de la division de la société en guerriers et paysans, c’est le refus de l’externalisation de la puissance militaire et économique, c’est le refus de la servitude, en échange d’un renoncement à l’autosuffisance. C’est cet écosystème trop fragile pour supporter la structure de classe, la société de masse et entretenir une classe de non-producteurs. Le village et ses réseaux, c’est une autre connexion au monde, c’est un autre monde où la vie trop fragile reste au ras du sol et ne s’en détache pas. Ce n’est pas un monde à l’image de l’Homme, image de Dieu, c’est un monde à hauteur d’hommes et de leur environnement, un homme dans et non au-dessus du monde. Il faut rendre l’homme méditerranéen à son écosystème, nous voyions bien ici que le village kabyle n’est pas très différent des autres agglomérations humaines de l’Afrique du nord. Les écosystèmes bien que différents ont ce trait commun de ne pouvoir supporter une classe de non producteurs.

Les nouvelles révolutions technologiques de l’énergie, de la communication et de l’information sont moins hostiles au village que l’ont été les massives révolutions agricoles et industrielles qui ont donné la suprématie à l’Occident et à ses massives et monumentales machines. Elles rompent avec le caractère de masse. La ville monde occidentale, la ville du Nord est en crise, non pas de ses nombreux désordres comme la nôtre mais de son universalisation et de la consommation production qu’elle entraîne. De gourmande, elle doit devenir économe. Portée à vivre hors sol, à construire le monde à son image, elle est de plus en plus inhumaine, machinique  et énergétivore. Une nouvelle race de seigneurs est sur le point d’être enfantée. Seigneurs maîtres de machines et d’automates, capables de repousser les barbares humains hors des murs de la cité.

La caractéristique principale de nos « regroupements au ras du sol[5]» était le « patrilocalisme », le « localisme » important plus que le préfixe patri, la filiation consanguine. Il fallait être admis dans le groupe pour être copropriétaire. Nos regroupements s’apparentaient à une « société des frères », comme les qualifiait la sociologue Claudine Chaulet. Dans ces sociétés, fraternité et égalité étaient synonymes en droit, pouvaient s’opposer en fait mais non se disjoindre. La valeur égalité fraternité prenait le pas sur celle de la puissance matérielle, du patrimoine. On divisait celui-ci et ne se souciait pas de sa préservation. Le nom n’était pas associé au patrimoine mais à la filiation. Pas d’inégalité de droit entre frères, pas de différence entre l’aîné et les autres, pas de droit d’aînesse pour transmettre et conserver le patrimoine foncier. Les terres se divisaient entre frères, exploitants en règle générale, alors que les sœurs étaient exportées. La « société guerrière des frères » restait regroupée autour d’une noble figure. Aussi est-ce avec quelque raison que l’on y distingue qu’une division sexuelle du travail. Tout comme le patrilocalisme qui a disparu, ainsi que l’exploitation traditionnelle de la terre, la propriété masculine peut s’effacer. Avec l’Etat moderne, la monopolisation de la violence, les hommes doivent concéder à une profession le métier de guerrier. La mémoire du village doit passer à l’ère de la révolution numérique, le village de l’Homme et de ses grands hommes. Les échanges d’hommes et de femmes, leur mobilité, peut servir la mémoire commune des villages-monde. Car c’est de village-monde qu’il faut parler, le village du monde antique est mort, c’est le village de la révolution numérique qu’il faut construire. Une mémoire indépendante des hommes car désormais détachée du corps des hommes, de la mémoire des vieilles gardiennes, confiée à des scribes et des machines où chacun peut ajouter sa contribution et cultiver celle du/des fondateurs. Une mémoire indépendante du corps des hommes mais non de celui de la nature, livre à ciel ouvert. Ce qui importe n’est pas tant la propriété masculine que la propriété collective dont elle n’était que le moyen et qui fonde l’autonomie d’une collectivité, la souveraineté et l’interdépendance d’un sujet collectif sur un territoire particulier dans un monde particulier[6]. Les échanges de droits entre collectivités et citoyens qui bénéficient d’une nouvelle circulation n’ont plus besoin de sacrifier le droit des femmes.

La survie du village ne dépend plus du patrilocalisme mais de son incorporation du monde et de ses technologies, de la gestion cohérente de son foncier et de son écosystème, immédiat et lointain. La préservation de notre écosystème qui ne peut supporter la ville-monde, dépend de la réhabilitation des villages.  La cohérence de la gestion de l’écosystème, est une condition de leur préservation et de leur adaptation à la vie moderne. Le patrilocalisme a constitué une condition sociale de la cohérence du groupe, de la gestion cohérente de son milieu : sédentarité des hommes et exportation des femmes[7]. Il a été une condition de l’existence du village comme sujet social rationnel, une condition de la rationalité sociale. La mémoire aujourd’hui se détache des hommes, leur mobilité ne signifie plus sa dispersion. La transmission n’est plus personnelle, la mémoire s’objective et s’externalise, elle s’inscrira sur différents supports, différents milieux.

La mémoire de la ville-monde, de la société de masse se sépare des hommes au profit d’une mégamachine qui les dépossède et monopolise la savoir, dont ils deviennent les auxiliaires, pour ne pas dire davantage. La mémoire du village monde, se sépare du corps des hommes mais se dissémine pour rester à leur portée.

La mémoire de la ville-monde, de la mégapole et de ses réseaux, son ordre, c’est la loi du Droit abstrait, le droit de la mégamachine, qui n’a pas d’égale et pour qui tout le monde est égal. La mégamachine est l’héritière du monarque de droit divin. La mémoire du réseau de villages, c’est la loi du droit concret et des groupes concrets, de la propriété collective, des réseaux de villes et de villages.  Il faudra une nouvelle place pour les villes au sein de ces réseaux de villages[8].

Notre seul moyen de nous approprier le monde, ce sont nos villages[9]. Car pour constituer ce Nous, cette façon de nous agglomérer en une entité collective, ce Nous qui nous constitue dans le monde, ce passage obligé entre le monde et l’individu, cette médiation primordiale, ce support constitutif de l’individu, pour l’établir, il nous faut passer par le village, cette seule entité dont nous avons la connaissance intime, qui marque nos différents espaces. … La ville garnison occidentale qui s’est établie dans nos plaines, nous a privé de nos terres, concentré nos richesses, nous a défait après que nous en ayons chassé la soldatesque. Quand nous avons chassé ses colons, nous nous sommes précipités pour prendre les places vides, pour profiter de ses bienfaits modernes. Nous avons occupé son infrastructure massive…  Nous y avons trouvé liberté individuelle nouvelle et anonymat, croyant pouvoir y oublier nos anciennes guerres. Les femmes ont pu y fuir l’ordre patriarcal, les plus faibles la contrainte du groupe.  Pourquoi les dominés du village y seraient-ils resté attachés ? Nous avons défait les villages pour habiter des villes ou des chefs lieux sans âmes, et finalement y poursuivre nos anciennes guerres. Nous avons détruit nos villages en les délaissant, leurs réseaux d’alliances et nous avons été atomisés dans le monde. Car nos villes n’ont jamais été que des mondes organisés comme des villages fantômes, des sectes égarées. … Le monde a fait violemment intrusion chez nous, il s’est approprié de nous, de nos esprits et de nos ressources grâce aux structures qu’il nous a léguées et que nous nous sommes mal appropriés. Nous avons erré dans les villes des autres et traîné nos villages dans nos pas, comme des ombres.

Il faut donc reprendre notre trajectoire historique à partir de ce village à partir duquel nous avons établi nos communes et particulières propriétés. C’est à partir du village que nous pourrons gravir les différentes strates du monde sans égarer notre liberté, sans disperser nos forces, nos finalités. C’est à partir de nos villages humains que nous devrons et pourrons recomposer nos réseaux, nos villes, nos parcours et nos destinées. Ce n’est pas que je voudrai sacraliser une forme d’existence collective, c’est plutôt redonner de la vie, de l’histoire à nos collectifs.

La ville s’inscrira comme un grand nœud de ces réseaux de villages. … Il faut qu’elle devienne cette part active de la reconstruction de notre rapport villageois au monde, ce second étage de la construction collective de notre rapport au monde. Second étage redondant plutôt que simplement dominant.

Le village c’est ce mélange de propriété collective et de propriété privée. C’est cette propriété de la terre qui ne peut sortir du groupe de résidents. C’est cette propriété privée qui est le substrat de l’autonomie, de la citoyenneté de l’individu au village. Mais plus que tout cela aujourd’hui où la propriété de la terre n’est pas la forme dominante de capital, le village et ses réseaux sont le capital social de l’individu. Avec son capital humain et culturel, sa richesse n’est plus liée à la propriété de la terre mais à son appartenance de groupe. Mais le village et les réseaux de villages c’est aussi la responsabilité d’un groupe, de groupes sur un territoire donné, c’est la condition de la préservation du capital naturel, d’une ressource collective. Qui peut préserver une ressource qui ne peut être privée ? Que l’on regarde l’état de nos montagnes avant de nous répondre. Le réseau de villages, c’est la défense du bien commun contre la destruction du capital social et naturel. C’est la liberté de l’individu de choisir son village et ses réseaux, l’œuvre collective à laquelle il ou elle veut participer. Le patrimoine c’est l’œuvre collective, le substrat de la liberté individuelle et collective.

Le village c’est cette protection contre la démesure du monde, cette propension à accumuler de manière indéfinie, à s’approprier le bien du plus faible. Le village c’est le monde composé par des copropriétaires, des associés.

Le village ce sont les hommes et les femmes qui participent à une œuvre locale commune, qui interpelle les autres groupements humains pour composer le monde. Le village c’est l’anti-monde que composerait une oligarchie mondiale qui voudrait refaire le monde sans les hommes, c’est l’anti-monde de la ville anonyme construit de haut en bas sans les hommes. C’est l’anti-monde des technologies au service du capital. Le village c’est la citoyenneté en actes, accomplie au travers des dépendances réciproques et symétriques des réseaux de villages.

Pour reconstruire les réseaux de villages, c’est désormais ce qui compte autant que le village, il faut respecter les règles d’héritage que la société se donne, la démocratie directe villageoise (la décision collective) ; et il faut accepter le monde dans ce qu’il a d’inéluctable, il faut savoir apprivoiser ses révolutions technologiques. Car la démocratie directe ce n’est plus l’assemblée des hommes présents sur une place publique, c’est l’assemblée du village réelle et virtuelle, tout à la fois, c’est le savoir faire comme bien commun, c’est l’économie contributive (Bernard Stiegler).

Pour reconstruire le village, il faut rétablir la supériorité de la propriété collective sur la propriété privée pour restructurer la propriété de sorte à faire de la place aux infrastructures collectives (voies de communication, eau, électricité, voieries, etc.). Sans infrastructures collectives modernes il ne peut y avoir que de la dissipation ; il ne peut y avoir de mise à niveau avec le monde ; il ne peut y avoir que dispersion du groupe familial et social, par suite il ne peut y avoir de cohésion sociale, de souveraineté. Car aujourd’hui la nation ne peut être constituée que par de puissants réseaux d’« agglomérations ». L’agglomération de la révolution numérique n’est plus celle des révolutions textile et sidérurgique. Ce n’est pas en décennies que nous construirons par le haut, un Etat moderne que les sociétés européennes ont mis des siècles à fabriquer. Il faut rétablir le continuum entre les diverses constructions sociales et nationales, c’est la condition d’une réelle cohésion nationale.

Ce qui tue le village actuellement, c’est l’absence de vision quant à son avenir et à celui du monde, c’est la privatisation rampante et l’indivision dont il est victime, c’est l’absence de responsabilité collective et indiiduelle, c’est l’absence d’infrastructures. Il faut reprendre le territoire du village dans son ensemble, l’établir comme territoire viable, lui donner ses infrastructures puis le diviser à nouveau en fonction des règles d’héritage et des accords volontaires. Car si le « vrai bien » n’est plus la terre, quand on le considère séparément des autres biens, il reste le dernier « refuge » de celui qui ne peut nomadiser dans le monde moderne et faire de ses grands réseaux et de ses grandes métropoles ses résidences. Il est la zone de repli. Le village c’est le bien commun primaire, comme territoire, avoirs, savoirs et valeurs, par lequel nous le répétons, nous nous approprierons le monde.  C’est la seule république que nous avons construite de nous-mêmes, par laquelle nous construirons les autres plus larges qu’exige de nous le monde.

Sans restructuration de la propriété collective, de sorte à établir des infrastructures modernes supportées par l’ensemble de la collectivité locale et non par quelques propriétaires, les oppositions individuelles se multiplieront face aux initiatives collectives ou individuelles. On ne peut transformer le monde en routes et voies diverses  (eau potable et eaux usées, gaz, électricité, téléphone). C’est la non restructuration de la propriété collective de sorte à faire place aux infrastructures collectives qui nous conduit à établir nos constructions le long des routes. Il faut donc établir tout d’abord les équipements publics avant de diviser la terre à nouveau. Nous ne pouvons continuer à gérer l’espace sur la base des divisions que nous ont léguées nos ancêtres et l’Etat socialiste postcolonial.

Ensuite il n’est plus possible de gérer la propriété en propriétés individuelles comme on le faisait jadis quand la terre était une source importante de revenu, mais en tant que propriété collective dont il reviendrait à chacun des parts individuelles. En effet, il faut faire une part aux femmes pour que celles-ci adhèrent à la construction de la société souhaitée. Ensuite il faut une exploitation adéquate de la terre à laquelle ne correspond pas le morcellement actuel de la propriété. On ne tiendra pas compte de la propriété de tel ou tel sur telle ou telle parcelle, mais ce qu’il convient de faire dans tel et tel lieu. Que l’investissement soit agricole, industriel ou de services. La part de chacun sera établie sur le produit global et non sur le produit de tel ou tel parcelle. Nous aurons ainsi un droit collectif et des droits particuliers. Il y aurait une assemblée délibérante, des gérants et des exploitants. Avec l’économie contributive, c’est une société par actions qu’il faut construire. Une société par actions qui ne soit pas celle des marchés financiers et de leurs oligarchies. Des actions dont la circulation serait circonscrite, ne relèveraient pas nécessairement d’un marché formel. Cela est connu, des pays comme l’Allemagne ont pu développer une industrie moyenne grâce à la propriété familiale qui n’expose pas ses droits au jeu du libre marché financier.

On a méconnu la proximité des deux types de propriété dominante dans notre société précoloniale, la propriété arch, dominante chez les anciennes populations semi-nomades et la propriété melk, dominante chez les populations sédentaires montagnardes. Elles ne diffèrent pas fondamentalement l’une de l’autre : la propriété collective, les conditions de vie font un avec les conditions d’exploitation de la terre. Sur le territoire arch, le monde de la céréaliculture et de l’élevage du mouton, exigeaient la mise au repos des terres cultivées et donc leur rotation, leur répartition régulière. On eu recours à une autorité en la matière. Le processus de décision apparaissait immédiatement comme un processus de décision collectif que la tradition avait fini par régulariser. Ici pas d’enclos, mais des terres cultivées et des terres de pâture qui tournent régulièrement sur un territoire donné. Pour qu’arrive la « propriété privée » sur ces terres, il aurait fallu attendre la fixation du troupeau ou comme en Angleterre avec les « enclosures », l’émergence d’une classe de propriétaires monopolisant la terre et les parcours.

Sur le territoire melk, le monde du jardin, de l’arbre et de l’animal, il en allait autrement. Le processus de décision qui évolue avec le processus de valorisation des terres, suit le procès de travail qui s’individualise très largement. Ici la terre ne tourne pas, elle ne change pas d’exploitant, ni d’usage. Dédiée à la plantation d’arbres ou au jardinage, l’appropriation est privée. Dédiée au parcours, elle est collective. La valorisation de la terre en montagne, l’arboriculture,  le jardinage, la sédentarité, l’élevage, tout cela a entraîné une fixation de la parcellisation. Un esprit collectif préside toujours : il n’est pas possible de dissocier l’exploitation de la terre, des processus de décision qui ont déjà décidé de son sort. La terre ne peut sortir du groupe. L’individualisation de la propriété s’effectue dans un processus d’appropriation, de valorisation collective de la terre. Il y a un rapport collectif qui précède le rapport individuel à l’objet d’appropriation (transformatrice ou pas). La terre est d’abord la propriété du village, du douar ou de la fraction avant qu’elle ne soit celle de l’unité domestique exploitante.

Bref, les processus d’individuation des parcelles les ont voué à certains usages, les affecter à de nouveaux usages, signifient revoir leur processus d’individuation qui comprend la mise en place d’infrastructures précises. La gestion individuelle de l’exploitation telle qu’on l’entend aujourd’hui, présuppose en vérité une gestion étatique de son environnement consacrant des droits et des usages individuels. Dans une société postcoloniale où les droits de propriété restent mal définis et donc contestables, parce que l’ancien rapport d’appropriation collectif est nié par celui étatique, la confusion règne. Ni propriété privée souveraine (qui descendrait d’une propriété féodale et bourgeoise) et Etat de droit correspondant d’une part, ni propriété collective et droit national approprié d’autre part. Comme j’ai pu le soutenir dans mon premier travail de post-graduation universitaire sur « le procès de travail agricole dans les hautes plaines » (1986), le niveau d’abstraction du travail n’a pas atteint un degré suffisant de développement, de sorte que le troupeau et les terres de pâturages puissent être fixés, pour que la terre puisse-t-être appropriée de manière privative et devenir un facteur de production libre. Dans notre pays, en vérité, il n’y a pas eu sortie du « communal ». Concrètement, il n’est pas possible d’utiliser les parcelles héritées de la propriété Melk comme le souhaiterait un exploitant ou un propriétaire en toute indépendance. Il est souhaitable de rappeler que la propriété Melk, en tant que propriété collective, a été le principal obstacle à l’appropriation de la terre de manière privative pendant la période coloniale. Acheter une terre, ne signifiait ni pouvoir y accéder, ni pouvoir en transformer les usages mais ne pouvoir en user que de manière prédéfinie et avec le consentement des voisins. Ce qui explique à ce jour, la « vacance » de nombreuses terres Melk. Ce que j’appellerai l’ « infrastructure invisible » ne permet ni la libre circulation de la terre, ni celle des autres facteurs de production hors d’usages anciens prédéfinis. Même si l’on optait pour une dépossession (douce) de la majorité des propriétaires de montagne comme sortie effective de l’indivision, donc un processus de privatisation des propriétés, il faudrait que l’accompagnent de nouvelles infrastructures pour mettre en cohérence les différents processus de décision en jeu dans la gestion du foncier et de sa valorisation. On le voit, pour que la décision individuelle puisse s’effectuer de manière indépendante, il faut tout d’abord que soit fixée la décision collective d’affectation des terres et qu’elle en soit respectueuse.

Cette propriété de tous sur tout précède donc celle de chacun pour soi. Les anciens usages de la terre étant déclassés par l’évolution technologique, il faut en définir les nouveaux afin que chacun puisse être libre d’en user. Le destin de mon village de montagne qui domine le littoral, a quelque chose de touristique, du statut d’un village de résidences secondaires. Plutôt que d’aller vers son dépeçage, ce qui ne manquera pas d’engendrer un gâchis collectif considérable, il faut repenser sa cohésion pour les temps à venir.

Cette propriété collective peut être gérée par le biais d’une « société par actions ». Une telle forme aurait l’avantage de préserver les droits des femmes et des non-résidents. Les femmes disposant désormais de leur part, cela les feraient autant attachées au groupe, au village que les hommes. La préservation des droits des non-résidents rendrait au village son émigration, élargirait et stabiliserait ses réseaux d’appartenance, le rendrait au temps du monde. Chacun serait propriétaire actionnaire dans la mesure où il le souhaite, plutôt que propriétaire exploitant, ce qu’il ne peut plus en réalité. Le village sera donc une société par actions. L’assemblée des actionnaires et le nombre de parts feront la décision de ce qu’il convient de faire de l’exploitation, de la « face » qu’il faudra donner à ce village. Nous sommes à l’ère des services. Il y a longtemps que je pressens que le soin que nous prenons de notre village traduit dans le paysage le soin que nous prenons de nous-mêmes comme groupe social[10]. Le monde nous a longtemps fait croire que nous n’aurions plus que des destins individuels, c’est pourquoi il continuera à nous narguer de son patrimoine.

Tout cela signifie qu’une « propriété indivise » continuera d’exister sur le territoire du village et ceux qui ont l’intention d’y cultiver une collectivité  pourront y trouver un lieu de recueillement. Mais c’est une autre mémoire qu’elle cultivera que celle de ses ancêtres. Elle sera ouverte, à ciel découvert, disponible à tous ceux qui veulent la cultiver, cultiver son œuvre, sans en vouloir devenir les maîtres.

Ceux qui voudront disposer librement et personnellement de leur héritage, devront user de violence, abuseront du bien collectif et causeront beaucoup de dégâts collatéraux, ce que les victimes et le monde ne devraient pas accepter. Car la terre que nous avons reçu en héritage, ne nous appartient pas, elle appartient à nos enfants, aux générations à venir. Il nous faut donc en prendre soin, comme nous apprenons à le faire de nous-mêmes, de notre mémoire et de celle du monde. La terre d’Algérie ne saura supporter que s’y multiplient deux espèces de l’ancien monde, riches propriétaires et déshérités.

Arezki DERGUINI

Bejaia, Bgayet le 21.12.2013


[1] Il faut compléter la notion marxiste de capital par celle de capitaux développée  par P. Bourdieu, James Coleman, Robert Putnam, Gary Becker,  etc.. La première explicitant le rapport antagoniste de classes, la seconde le continuum de classes.

[2] Il est abusif d’opposer l’individu et le groupe, l’individu est toujours l’individu d’un groupe particulier. Si l’individu avec  les premières industrialisations a été porté à son plus haut point d’abstraction par les classes sociales organisées, aujourd’hui la nouvelle révolution industrielle met la société de classes dans un autre état : elle atomise la société dominée et concentre le pouvoir financier aux mains d’une oligarchie financière.  Les inégalités sont libérées, on parle d’individus par défaut ou par excès (Robert Castel).

[3] C’est la collectivité qui fixe toujours les usages de la propriété privée. Seule la nature et la taille de cette collectivité changent et leurs effets sur de tels usages. Dans le cas du village,  même si elle disposait d’une infrastructure moderne relativement stable, sa division régulière exigerait sa restructuration perpétuelle pour être valorisable.

[4] Même porté par quelque empire, qui les représenterait tous, tel cet homme image de Dieu. Comme dit dans une note précédente, et en paraphrasant Marx, il n’y a d’individu que dans un groupe particulier, fut-il un empire. Il ne peut en être totalement abstrait et son « processus d’abstraction » (comme on parle du travail) est socialement, historiquement construit.

[5] J’en profite à l’occasion de cette notion que l’on peut substituer à la notion de village lorsque l’on n’est pas kabyle ou berbère, celle plus générale d’agglomération humaine modeste, de douar. Il y a dans le village deux traits, il emprunte l’un au douar et l’autre à la ville. Pris individuellement il s’apparente au douar ; pris collectivement il s’apparente à la ville par la densité au km² que les regroupements de village autorisent (ex. de la Grande Kabylie, la vallée de la Soummam en Algérie).

[6] Car la souveraineté ne peut plus se concevoir aujourd’hui que dans l’interdépendance. Autonomie s’entendrait comme dépendance réciproque et symétrique. Dans un processus de décision global chaque partie doit pouvoir consentir à ce qui l’engage et ce qu’il promet. Avec la globalisation, la liberté individuelle est le pouvoir de se mouvoir et de s’établir dans un ensemble de réseaux.

[7] L’endogamie qui conserve les femmes dans leur village d’origine ne transforme pas la règle d’héritage.

[8] Ce point d’importance dans la vision globale ne sera pas ici abordé. Il faudrait traiter de la ville d’une nouvelle manière.

[9] Nous avons échoué dans la construction de nos autres collectifs, de nos autres organisations.

[10] Après que le colonialisme en fit une zone interdite et nous en chassa, nous préférâmes à l’indépendance rester dans le village colonial où nous fûmes déplacés pour profiter de ses commodités plutôt que de retrouver un bien collectif, ses discordes et ses peines.

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Une réflexion sur “Lettre à mes cousin(e)s et autres villageois. Pour une économie contributive et une société par actions

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