2009 – Le salut dans… l’après-pétrole par Smaïl Goumeziane

goumeziane smailEn 2008, l’économie algérienne a connu une baisse de sa croissance annuelle à 3%, après plusieurs années de croissance moyenne à 4,5%. Le produit intérieur brut (PIB), ou richesse nationale, atteint désormais 163 milliards de dollars, soit une multiplication par 2,5 en moins de dix ans.

Par ces temps de crise, un tel résultat serait bon à prendre, d’autant qu’il s’accompagne d’un solde budgétaire global positif de l’ordre de 13,4 milliards de dollars, d’une réduction très nette de l’endettement extérieur (moins de 5 milliards de dollars) et d’un excédent commercial sans cesse plus important (42 milliards de dollars). Pour ces raisons, l’Algérie dispose désormais d’un niveau de réserves de change de près de 140 milliards de dollars, de quoi couvrir plus de trois ans d’importations. Les échanges commerciaux avec le reste du monde sont au cœur de cette dynamique, portés jusque-là par une embellie pétrolière, elle-même dopée par la croissance mondiale et les formidables besoins en énergie exprimés notamment par plusieurs pays émergeants dont la Chine et l’Inde. La stratégie commerciale algérienne, consistant à exporter des volumes d’hydrocarbures de plus en plus importants et à «surfer» sur l’augmentation de leurs prix sur les marchés internationaux, semble avoir été payante… au moins jusqu’à mi-2008. Pourtant, à y regarder de plus près, il faut raison garder : la réalité est beaucoup plus complexe. Avant de porter un jugement sérieux, deux questions essentielles méritent d’être posées, surtout à la lumière de la brutale chute des prix qui frappe les hydrocarbures depuis l’été 2008. Primo : volumes et prix des hydrocarbures sont-ils sur une tendance haussière durable ? Secundo : quel est l’impact de ces ressources sur le développement de l’Algérie ?

1- Des hydrocarbures, pour quoi faire ?

– Des échanges plombés par le pétrole

Avec une telle stratégie, le poids du commerce extérieur dans le PIB est de plus en plus lourd. Conséquence d’une ouverture de l’économie (importations + exportations / PIB) dépassant les 70%, le solde de la balance commerciale (+ 42 milliards de dollars) représente plus du quart de la richesse nationale. A titre de comparaison, la Chine a une ouverture de 62% et un solde commercial de l’ordre de 6% du PIB. Pis, la Corée du Sud, pourtant bien plus ouverte que l’Algérie (85%), dispose d’un solde commercial atteignant moins de 5% du PIB. Cependant, au-delà du solde commercial, ce qui caractérise le mieux le commerce extérieur de l’Algérie est la part gigantesque que prennent les hydrocarbures dans les exportations et donc dans la couverture des importations globales. Au début des années 1960, celles de l’indépendance, l’Algérie exportait 90% de produits primaires, dont 30% de produits agricoles. Aujourd’hui, la part des produits primaires dans les exportations culmine à 98%, constitués en quasi-totalité par les hydrocarbures. A titre de comparaison, la Corée du Sud, qui exportait près de 80% de produits primaires dans les années 1960, n’en exporte plus désormais que… 7%. Autrement dit, ses exportations sont constituées à 93% de produits industriels (notamment de haute technologie) et de services. Ainsi, au moment où la plupart des pays émergents réduisent le poids de leurs exportations primaires, l’Algérie est de plus en plus un pays mono-exportateur d’hydrocarbures. Cette structure déséquilibrée des exportations se double d’une fluctuation sensible des destinations de ces échanges. Jusque-là, l’Union européenne absorbait quelque 54% des exportations algériennes, suivie par les Etats-Unis pour 23% et par l’Asie pour 6,7%. En 2007, la part de l’Union européenne est tombée à près de 40% lorsque celle de l’Amérique du Nord (y compris le Canada) a grimpé à près de 38%. En 2008, retour vers la structure «traditionnelle» : 51% des exportations se dirigent vers l’Union européenne et 41% vers l’Amérique du Nord. Cependant, on note l’émergence de nouveaux partenaires : la Turquie (4%), la Chine (1,9%), l’Inde (1,6%) et la Corée du Sud (1,4%) deviennent des destinations importantes pour les hydrocarbures algériens. Côté importations, la situation n’est guère rassurante. Hors hydrocarbures, la plupart des balances commerciales «sectorielles» sont négatives. Globalement, les importations ne sont couvertes par les exportations hors hydrocarbures qu’à hauteur de 5%. Pis, en matière de biens de consommation alimentaires et non alimentaires, la couverture par les rares exportations de biens de consommation dépasse à peine les 1% ! Ainsi, c’est uniquement «grâce» aux recettes tirées du pétrole et du gaz qu’on peut importer et cela principalement pour… consommer. En effet, en 2007, le tiers des importations, soit plus de 9 milliards de dollars, est consacré aux importations de biens de consommation (y compris 1,5 milliard de dollars pour les médicaments et les huiles destinées à l’industrie alimentaire). Les importations de biens d’équipements représentent près de 40% des importations totales, mais un tiers de ces équipements est constitué de moyens de transport (notamment véhicules particuliers pour plus d’un milliard et demi de dollars) et de téléphonie (environ 400 millions de dollars). Enfin, en matière d’importations pour le fonctionnement de l’appareil de production, 40% de ce poste sont constitués par divers tubes métalliques et autres matériaux de construction, en relation avec l’important programme infrastructurel lancé par les pouvoirs publics, alors que les importations d’équipements agricoles représentent moins de 0,5% des importations totales. C’est dire que les importations de biens et services pour l’équipement et le fonctionnement des secteurs productifs sont nettement insuffisantes. En 2008, cette structure des importations se renforce et les volumes explosent. Près de 8 milliards de dollars sont consacrés aux approvisionnements alimentaires et 6,5 milliards de dollars aux biens de consommations non alimentaires. Plus de deux milliards de dollars sont consacrés aux véhicules de tourisme. Près de deux milliards de dollars sont utilisés pour les produits de santé… Globalement, plus de 14 milliards de dollars, soit 36% des importations, sont consacrés aux importations de biens de consommation. Par ailleurs, la structure des importations subit depuis plusieurs années les contrecoups de l’évolution de la parité euro/dollar. En effet, tant que cette parité était relativement stable, il n’était guère risqué d’exporter des hydrocarbures en dollars pour importer des biens et services principalement de la zone euro, notamment de la France. Avec la baisse continue du dollar par rapport à l’euro ces dernières années, le surcoût à l’importation n’a fait que croître, poussant les importateurs algériens à rechercher une diversification des sources d’approvisionnement. En 2003 par exemple, l’Algérie a subi une perte de change de l’ordre de 20%, soit l’équivalent de son service de la dette. Il fallait donc réagir. Résultat, alors que plus de 60% des approvisionnements provenaient de l’Europe, en 2007, les importations européennes tombent à 40% des importations totales algériennes. Cependant, comme pour les exportations, en 2008, un redressement s’opère en faveur de l’Union européenne qui fournit 53% des importations. Pour les importations en provenance de France, en particulier, le recul reste cependant très net : de 27% à 16,5%. Grâce à cela, plusieurs pays émergents ont amélioré leurs positions sur le marché algérien. La Chine se hisse désormais à la troisième place avec 10,8% des importations algériennes, juste derrière l’Italie (11%), et devant les USA (5,5%), l’Espagne (7,4%), l’Allemagne (5,97%) et le Japon (3,65%). Mais il faut aussi compter avec l’Argentine (8e), la Turquie (9e) et la Corée du Sud (10e). Trois pays asiatiques se classent désormais dans les 10 premières places et représentent à eux trois plus de 16% des importations algériennes, c’est-à-dire autant que les importations d’origine française. A noter, cependant, qu’une partie des importations d’origine asiatique sont issues, mondialisation oblige, d’entreprises françaises qui se sont délocalisées.

– Une économie archaïque

La concentration de plus en plus forte des exportations sur les seuls hydrocarbures reflète de façon préoccupante l’archaïsme de l’économie entière. En 1994, le secteur primaire ne constituait que 32% du PIB, dont 18% pour les seuls hydrocarbures. Avec l’effondrement du secteur industriel (notamment public) au cours des années 1990 et l’augmentation progressive du prix des hydrocarbures, dès 2001, le PIB hors hydrocarbures ne représentait plus que 65% du PIB. Avec 35% du PIB, le secteur des hydrocarbures doublait sa contribution à la richesse nationale. En 2007 et 2008, la tendance s’est renforcée : les hydrocarbures constituent 45% du PIB global ! Si l’on ajoute à cela la part de l’agriculture (bien qu’en nette diminution), soit 9,8%, on constate que le secteur primaire représente désormais près de 55% du PIB, réduisant la part des services à 33,5% et celle des industries manufacturières à la portion congrue (5,2%). La comparaison avec la Corée du Sud est là aussi très significative. Dans ce pays agricole à plus de 80% dans les années 1960, l’agriculture ne représente plus que 3,3% du PIB quand l’industrie en constitue 40% (dont 29% d’industries manufacturières) et les services 57%. Cette performance est d’autant plus remarquable que la Corée du Sud est totalement dépendante de l’extérieur pour son énergie : elle importe annuellement plus de 25 milliards de dollars d’hydrocarbures, équivalent à près d’un tiers des exportations algériennes !La stratégie commerciale algérienne est complètement inverse de celle des autres pays émergents. Depuis plusieurs décennies, ceux-ci ont cherché à rompre avec la spécialisation primaire et à modifier la structure de leurs exportations en faveur des biens manufacturés et de haute technologie, ce qui supposait une profonde modification de la structure de leur appareil de production. Il en a résulté d’importants investissements et une grande productivité dans les secteurs industriels et les services dans les infrastructures et surtout dans… l’éducation et la recherche. Tout cela a pris entre 20 et 30 ans selon les pays. Cela est d’autant plus important pour l’Algérie que d’ici à 2030-2040, le poids des énergies fossiles aura diminué partout dans le monde. La hausse des prix et les niveaux atteints (près de 150 dollars le baril) jusqu’en 2008 ont attisé la concurrence des énergies alternatives. Les niveaux de production atteignent des pics qui seront de plus en plus difficiles à tenir, compte tenu de la diminution des niveaux des réserves mondiales dont certaines seront, à cet horizon, déjà épuisées. Ce sera probablement le cas aussi pour l’Algérie, au vu des réserves actuellement prouvées. Par ailleurs, l’impact de cette énergie sur l’environnement (couche d’ozone et réchauffement climatique, pollution…) est de plus en plus évident. La communauté scientifique internationale réfléchit déjà à «l’après-pétrole». Grâce à d’importantes réserves de gaz, l’Algérie pourrait retarder cette échéance (le gaz représente déjà près de 40% des exportations). Et après ! Il ne faut pas se bercer d’illusions : d’ici une génération, les hydrocarbures ne pourront plus constituer le carburant quasi unique de l’économie nationale, encore moins sa source de financement. D’ici-là, les hydrocarbures pourraient même être la source principale d’exportation de revenus tirés des hydrocarbures par les entreprises étrangères intervenant en Algérie. D’ores et déjà, libéralisation du secteur énergétique oblige, celles-ci transfèrent d’importants revenus hors d’Algérie : près de 7 milliards de dollars en 2007, et on estime que ce montant pourrait atteindre 50 milliards de dollars dès 2012 ! Ce qui n’est d’ailleurs pas sans inquiéter les pouvoirs publics algériens. Ceux-ci prévoient, dès 2008, la fiscalisation de ces revenus à hauteur de 15%. Par ailleurs, comme le montre la nouvelle crise pétrolière «accompagnant» la crise financière mondiale depuis l’été 2008, le marché des hydrocarbures reste fondamentalement erratique : la chute brutale des prix, résultant à la fois de la fin de la spéculation et de la baisse de la croissance mondiale, révèle une fois encore l’extrême vulnérabilité de l’économie algérienne.

– La croissance contre le développement

En matière de développement, la stratégie du «tout hydrocarbure», en termes de production et d’exportations, n’a pas non plus donné les résultats escomptés. En 2008, le produit intérieur par habitant est certes de 4681 dollars. Depuis l’indépendance, c’est-à-dire depuis plus de 45 ans, il aura été multiplié par quatre et demi. Cependant, malgré les sommes colossales engagées par les pouvoirs publics depuis les années 1970, sous forme d’investissements et de subventions aux entreprises et aux banques publiques ou sous la forme plus récente de divers plans de relance, le pays reste dans le milieu du tableau des pays à développement moyen. Or au cours de la même période, d’autres pays, moins bien dotés en ressources naturelles, ont su enclencher des processus de développement plus performants. La Corée du Sud en est encore un bel exemple. Alors que son PIB par habitant était proche de celui de l’Algérie en 1960, avec 1381 dollars, le «pays du matin calme» dispose en 2008 d’un revenu moyen par habitant de l’ordre de 20 000 dollars, c’est-à-dire 5 fois plus important que le revenu moyen par habitant algérien ! Quant aux pays disposant des mêmes ressources naturelles, il en est aussi qui ont obtenu des résultats exceptionnels en termes de développement. Prenons le cas de la Norvège, un autre pays (partiellement) pétrolier, et poussons un peu plus loin la comparaison. Au milieu du XXe siècle, ce pays fut, avec le Portugal, un des pays les plus pauvres de l’Europe. Dès les années 1960, il rattrapait la France, avec un PIB par habitant de 10 979 dollars contre 10 610 dollars. En 2008, le PIB par habitant norvégien atteint… 100 000 dollars ! Soit une multiplication par 10 en moins de 50 ans. L’écart de PIB/habitant entre l’Algérie et la Norvège était de 1 à 8 dans les années 1960. Il est aujourd’hui de 1 à 21 ! Au-delà des comparaisons, purement quantitatives et parfois approximatives, en termes de PIB par habitant, que dire du point de vue du développement humain tel qu’il est analysé par le PNUD (Programme des Nations unies pour le développement). Lorsqu’on intègre les questions, ô combien stratégiques et qualitatives, d’éducation, d’accès aux soins et à l’eau, de niveaux de pauvreté humaine, les résultats obtenus par l’Algérie sont loin d’être à la hauteur des ressources et des efforts consentis depuis un demi-siècle. Qu’on en juge : dans son «rapport sur le développement humain dans le monde pour 2007-2008», le PNUD classe l’Algérie à la 104e place derrière la Tunisie (95e) ou le Cap-Vert (102e), le pays surclasse tout juste le Vietnam (105e) et les Territoires palestiniens (106e). Pendant ce temps, la Norvège occupe le second rang derrière l’Islande et la Corée du Sud se positionne à la 26e place derrière l’Allemagne (22e), mais devant le Portugal (29e). La population algérienne rencontre d’autant plus de difficultés au quotidien que le pays, aujourd’hui peuplé de 34 millions d’habitants, a tardé à engager sa transition démographique. Celle-ci résulte depuis quelques années davantage des difficultés de la vie rencontrées par les Algériens, notamment au cours des longues et tragiques années de terrorisme, que d’une politique délibérée en la matière : difficultés d’accès au logement, retard au mariage, chômage, baisse du pouvoir d’achat, malvie… Depuis les années 1960, le pays a ainsi multiplié par près de 3,5 sa population quand la Corée du Sud augmentait la sienne d’à peine 50%. Dans ces conditions, la population active de l’Algérie est très faible : 8,5 millions de personnes, soit 25% de la population globale contre 27 millions en Corée du Sud pour une population totale de 48 millions, soit plus de 56%. Autrement dit, un Algérien sur quatre est potentiellement actif, alors qu’en Corée du Sud c’est un sur deux. Cet «archaïsme» démographique est aggravé par le niveau de chômage qui reste proche des 15% de la population active après avoir atteint des records à plus de 24% au cours des années 1990. Aussi, l’Algérie ne compte-t-elle que 7,5 millions d’actifs réels, soit 22% de la population totale, quand en Corée du Sud ceux-ci représentent 54,5% de la population totale. En conséquence, la richesse par actif créée en 2007, soit environ 16 782 dollars (dont 7500 dollars d’hydrocarbures) est loin de celle créée en Corée du Sud : 38 000 dollars. Tout cela traduit une inefficacité économique chronique : le taux de productivité y est un des plus faibles du Bassin méditerranéen.

2 – Le commerce pour quoi faire ?

– Le développement par le commerce, c’est possible

Dès lors, en Algérie, une autre question essentielle se pose avec acuité : comment les échanges, notamment extérieurs, peuvent-ils contribuer au développement du pays ? Pendant longtemps, le credo du commerce international, en tout cas celui proposé aux ex-pays du tiers-monde par les institutions internationales (FMI et Banque mondiale), fut celui d’une grande ouverture de l’économie sur le reste du monde fondée sur la spécialisation primaire. Or, on le sait, ni l’ouverture économique ni la spécialisation primaire ne peuvent «enclencher» durablement la croissance, encore moins le développement. A titre d’exemple, la France est deux fois plus ouverte que les Etats-Unis, elle n’en a pas moins une croissance et un développement humain plus faibles. Que dire de la Tunisie, du Congo ou même de la Chine, largement plus ouverts que les pays industrialisés et pourtant moins développés ? En fait, pour que les échanges contribuent au développement, il faut respecter un certain nombre de principes. Primo, les échanges doivent s’appuyer sur une structure de production nationale des plus diversifiées. Secundo, cette structure de production doit évoluer progressivement vers une diminution relative du secteur primaire au profit des secteurs secondaire et tertiaire, autrement dit de l’industrie et des services. Tertio, les exportations doivent constituer une part «raisonnable» du PIB. Ainsi, en France et en Espagne, celles-ci ne constituent qu’à peine 20% du PIB. Aux Etats-Unis, cette part tombe à 7% ! Même dans les pays fortement exportateurs comme l’Allemagne, la Norvège, la Corée du Sud ou la Chine, les parts respectives n’atteignent que 34%, 37%, 37% et 33%. A contrario, comme on l’a vu, les exportations algériennes représentent plus de 45% du PIB. C’est pour n’avoir pas respecté ces principes que l’Algérie et bien des pays de l’ex-tiers-monde n’ont pas pu réaliser un développement réel. En effet, les stratégies menées depuis plusieurs décennies par ces pays sont très éclairantes. Ceux qui ont procédé à une ouverture brutale ou chaotique de leurs frontières économiques, sur fond de spécialisation primaire, ont provoqué des déséquilibres supplémentaires et l’effondrement de pans entiers de leurs secteurs productifs locaux, en même temps qu’ils augmentaient les désordres sur leurs marchés internes (tensions sur le pouvoir d’achat, chômage, pénuries, spéculation, inflation…).A l’inverse, ceux qui ont su maintenir une certaine protection de leur marché intérieur tout en procédant à une vigoureuse adaptation de leurs secteurs productifs locaux, et de leurs entreprises, aux exigences de la compétition internationale (productivité, qualité, rentabilité) ont réussi leur transition sans trop de difficultés. En Corée du Sud, lorsqu’il fut mis en œuvre, le «modèle exportateur» se fixait comme objectif essentiel de «promouvoir les exportations non traditionnelles» (entendez les exportations non primaires), et s’appuyait sur un puissant processus de modernisation agricole interne, sur une stratégie de remontée de filières technologiques (fondée sur l’innovation et une organisation rigoureuse du travail basée il est vrai sur une politique salariale particulièrement injuste), et sur une politique vigoureuse d’éducation et de recherche, le tout régulé par un Etat omniprésent. Avec, en prime, une situation internationale où la concurrence des autres pays du tiers-monde était tout juste balbutiante. C’est dire que les exportations ne sont pas une fin en soi. Elles doivent servir au développement économique et social du pays mesuré en particulier par l’indice de développement humain du PNUD, mais aussi par d’autres indicateurs comme celui prôné par Amartya Sen (prix Nobel d’économie en 1998) : celui de l’accès aux libertés réelles pour chaque individu.

– Une nouvelle structure des échanges

Dès lors, il apparaît évident que la stratégie commerciale externe d’un pays à la recherche d’un développement réel doit viser un double objectif : diversifier la structure des échanges commerciaux et promouvoir les exportations de produits manufacturés et de services. Pour un pays comme l’Algérie, où celles-ci représentent aujourd’hui moins de 2% des exportations totales, cela signifie qu’il faut, le plus rapidement et le plus vigoureusement possible, accroître leur part. Et c’est possible. La Norvège, cet autre pays pétrolier, exporte depuis longtemps, aux côtés des hydrocarbures, de nombreux produits manufacturés et des services. Les hydrocarbures n’y représentent plus que 57% des exportations totales. C’est dire que près de la moitié des exportations y sont constituées de produits manufacturés (notamment à haute technologie) et de services (23%). Bien entendu, on ne bouleverse pas instantanément une telle structure des échanges et il faudra de nombreuses années avant que l’Algérie n’obtienne de tels résultats. Il n’empêche, un tel processus est incontournable si l’on veut y assurer le développement. En tout état de cause, les limites naturelles, rappelées précédemment, des réserves d’hydrocarbures justifient amplement l’urgence qu’il y a à promouvoir ces exportations de produits manufacturés et de services. Cela veut dire qu’un objectif d’exportations de produits et services hors hydrocarbures de l’ordre de 25% du PIB (la moitié du taux norvégien) supposerait, au niveau actuel du PIB algérien, un montant d’environ 35 milliards de dollars, soit une multiplication par… 26 des exportations hors hydrocarbures enregistrées en 2007 ! C’est un défi colossal qui nécessitera probablement près de deux décennies, voire plus, même avec une politique volontariste. Et il faudra inévitablement qu’elle le soit si l’on veut être au rendez-vous de l’après-pétrole. C’est dire l’urgence d’une telle politique.

– Diversification et réhabilitation des secteurs productifs

Cette politique volontariste devra s’attaquer aux fondements-mêmes et à la structure de l’appareil de production et se déployer, en toute priorité, dans deux directions simultanées.D’une part, il s’agira de promouvoir une diversification et une intégration accélérées des secteurs productifs internes : agriculture, industrie et services. Bien entendu, cette diversification n’aura de sens que si elle s’accomplit en assurant l’efficacité économique et sociale des projets engagés. Cela suppose l’identification des secteurs et activités hors hydrocarbures, générateurs de valeur ajoutée, où l’Algérie dispose déjà d’avantages compétitifs ou ceux pour lesquels elle serait en mesure de construire rapidement ces avantages. D’où l’urgence de mettre en œuvre une véritable stratégie de développement des secteurs productifs capable à la fois de renforcer l’intégration des différentes filières, d’assurer la diversification des exportations, de réduire la dépendance actuelle en termes d’importations pour de nombreux produits, particulièrement ceux liés aux besoins de consommation alimentaires et industriels de la population, et de respecter les exigences environnementales. Là encore, c’est possible dans bien des domaines : agroalimentaire, biens de consommation industriels, tourisme, nouvelles technologies… Pour cela, les pouvoirs publics algériens devront disposer d’infrastructures modernes, de normes, procédures et mesures incitatives ou répressives, mais aussi s’appuyer sur des acteurs économiques et sociaux performants. D’autre part, il s’agira de développer une politique d’éducation et de recherche adaptée à ces objectifs. Cela signifie une réforme radicale du système actuel d’éducation et de recherche. Le pays a bien réussi le pari de l’école obligatoire et de sa massification. Mais la performance n’est pas au rendez-vous. L’analphabétisme des adultes reste persistant : une femme sur deux ; un homme sur quatre. Là aussi, la comparaison avec la Corée du Sud est sans appel : 3% d’analphabétisme pour les femmes et 2% pour les hommes ! Parallèlement, le cursus scolaire est un vrai parcours du combattant. Les abandons, exclusions et autres sorties en cours de scolarité, et l’importance de l’échec scolaire (50 à 70% selon les examens) se traduisent par un taux de déperdition global proche de 95% entre le moment de l’entrée à l’école fondamentale (primaire) et celui de la sortie de l’enseignement supérieur, soit un taux de «réussite finale» de 5%. Il est deux fois moins élevé qu’en Tunisie voisine. Cela correspond à des déperditions annuelles de 500 à 600 000 jeunes, qui viennent grossir les rangs des sans-emploi. La baisse des dépenses d’éducation dans le budget de la nation n’est pas étrangère à la persistance d’un tel phénomène. Elles représentaient 9,8% du budget de l’Etat dans les années 1980. Elles n’en représentent plus que 5,1% aujourd’hui. Inadaptée aux besoins des secteurs productifs, la formation ne débouche sur aucun véritable travail de recherche. La recherche-développement publique et privée est pratiquement inexistante. Les nouveautés technologiques viennent de l’étranger par le biais des importations. Entre 2000 et 2005, l’INAPI (Institut algérien de protection de la propriété industrielle) n’a délivré qu’une trentaine de brevets aux chercheurs locaux. En Corée du Sud, au cours de la même période, on en a délivré plus de 45 000, soit en moyenne 1113 pour un million d’habitants. Mais, comment pourrait-il en être autrement ? Les jeunes algériens ne disposent que de 58 ordinateurs pour 1000 habitants quand leurs homologues de Corée du Sud en possèdent 684/1000. Pis, Les dépenses en recherche développement sont insignifiantes d’où le faible nombre de chercheurs. Comparativement, entre 2000 et 2005, la Corée du Sud a consacré annuellement 2,6% de son PIB à la recherche développement, soit 20 milliards de dollars/an, permettant à plus de140 000 chercheurs de multiplier projets et travaux de recherche.

3- Construire de nouveaux partenariats

– Les partenariats externes

Réussir une telle modification de la structure de production et des rapports commerciaux apparaît comme une vraie gageure. Nul doute qu’elle ne pourra se réaliser que sous certaines conditions économiques, sociales mais aussi politiques (en particulier celles exigées pour l’expansion des libertés, au sens d’Amartya Sen). En tout état de cause, dans ces conditions, il reste que l’Algérie ne pourra pas réaliser ce bouleversement sans établir de nouveaux partenariats externes. Jusque-là, ces partenariats, quand ils existent, se cantonnent pour l’essentiel à des partenariats dans le domaine… des hydrocarbures ou dans ceux des infrastructures, des banques et du commerce (avec la structure des échanges que l’on connaît), voire dans le domaine sécuritaire (en particulier depuis l’émergence du terrorisme). Malgré cela, les investissements directs étrangers (IDE) réalisés en Algérie demeurent insignifiants au regard des potentialités du pays. En la matière, l’Algérie pâtit tout autant de la marginalisation de toute la Méditerranée du Sud dans les flux d’IDE mondiaux, que du mauvais climat d’affaires qui perdure dans le pays (en 2006, l’Algérie est classée 128e sur 155 pays par l’indicateur «Doing Business» de la Banque mondiale) à cause, notamment, de la situation sécuritaire, des lourdeurs bureaucratiques et de la fragilité du secteur bancaire. En 2005, moins de 3% des IDE mondiaux se sont orientés vers la rive sud de la Méditerranée, à peine plus que vers l’Afrique subsaharienne. Pis, deux tiers de ces IDE se sont orientés dans cinq domaines : l’énergie (17,3%), les télécommunications (14,1%), les banques et le commerce (13,4%), le tourisme et la restauration (12,5%), le BTP, l’immobilier et la logistique (10,7%). Malgré une croissance des investissements directs étrangers en direction de l’Algérie au cours de ces cinq dernières années, dopée par la hausse des cours pétroliers depuis 2003, le pays reste un des pays les moins attractifs du bassin méditerranéen, loin, géostratégie oblige, derrière la Turquie, Israël et l’Egypte. En effet, il y a bien eu plus de 20 milliards de dollars d’investissements annoncés, mais les montants effectivement réalisés au cours de la période n’ont guère dépassé six à sept milliards de dollars, soit une moyenne annuelle de l’ordre d’un milliard de dollars, correspondant à 2% des recettes d’exportations annuelles et à moins de 1% du PIB. Résultat, en 2006, l’Algérie n’était classée que 110e sur 141 pays en termes de destination des IDE. Toutefois, au-delà de ces niveaux relativement insuffisants, les flux d’IDE sont marqués par des évolutions géopolitiques particulièrement significatives. En relation avec le boom pétrolier, on assiste, depuis plusieurs années, à une montée en puissance des investisseurs du Golfe et des Etats-Unis. Depuis 2006, les pays du Golfe sont même devenus les premiers investisseurs en Méditerranée du Sud, devant les Etats-Unis. L’Europe est en net recul. Mais d’autres investisseurs originaires des pays émergents pointent leur nez : Chine, Brésil, Corée du Sud, Inde, Russie et Afrique du Sud. Dans ce contexte, l’Algérie n’a pas échappé à cette évolution. Selon les autorités algériennes, au cours des années 2001-2007, les IDE arabes ont représenté plus de 60% des IDE totaux. L’Egypte, les Emirats arabes unis et le Koweït se taillent la part du lion. Basés jusque-là essentiellement sur la téléphonie, les médicaments, les matériaux de construction et l’immobilier, ces investissements devraient, sauf effets «inattendus» de la crise mondiale, également s’orienter vers l’industrie et la pétrochimie. Malgré cela, les Etats-Unis demeurent le premier investisseur étranger en Algérie, grâce au secteur énergétique, dans lequel ils sont de plus en plus impliqués. La France, quant à elle, avec… 295 millions de dollars, demeure le premier investisseur européen en Algérie devant l’Espagne et … le premier investisseur hors hydrocarbures. Dans ces conditions, si l’on relativise les investissements liés de près ou de loin au boom pétrolier, et si l’on oublie les effets pervers de certains de ces IDE, il apparaît que la recherche de partenaires pour modifier la structure des échanges et renforcer les secteurs productifs hors hydrocarbures ne peut s’appuyer durablement sur des pays pétroliers (pays du Golfe) ou uniquement attirés par l’énergie fossile (Etats-Unis). L’Algérie aurait davantage intérêt à rechercher de nouveaux partenariats ou à renforcer ceux existants avec l’Union européenne et certains pays émergents d’Asie et de Méditerranée (Chine, Inde, Turquie,…). Dans cette perspective «méditerranéenne», un rapprochement concret et durable avec les autres pays du Maghreb pourrait aussi s’avérer des plus fructueux. A condition, autre gageure, d’engager une véritable relance, voire refondation, de l’UMA (Union du Maghreb arabe), en panne depuis plusieurs années, ce qui explique que les projets communs et les échanges commerciaux intra-maghrébins sont aujourd’hui encore insignifiants. Il reste, cependant, qu’il faudra de sérieux arguments pour intéresser et convaincre les futurs partenaires de s’investir plus vigoureusement dans les secteurs hors hydrocarbures. Ces arguments devront s’appuyer sur l’affichage d’une véritable stratégie de développement des secteurs productifs hors hydrocarbures, sur la réalisation effective d’importantes réformes, notamment dans le secteur bancaire et financier, dans l’organisation commerciale ou dans l’accès au foncier, dans le domaine de la formation et de la recherche, et sur le règlement définitif de la question sécuritaire. En d’autres termes, sur tout ce qui contribue à l’établissement d’un climat de confiance durablement favorable aux affaires.

– Des leaders économiques internes

Cependant, même avec l’appui de nouveaux partenaires externes, une stratégie de développement n’a de chance de réussir que si l’on se dote, sur un territoire donné, de puissantes entreprises, publiques et privées. Que ce soit en Norvège ou en Corée du Sud, le développement n’aurait pas eu lieu et ne se poursuivrait pas sans opérateurs économiques nationaux modernes, performants, rentables et capables d’affronter avec succès la compétition internationale. On pourrait qualifier ces entreprises de véritables «leaders économiques internes» et les définir, en droite ligne du «modèle exportateur», comme des entreprises se lançant à la conquête des marchés extérieurs. Mais cela ne serait pas suffisant pour au moins deux raisons : les marchés extérieurs ne constituent pas, à eux seuls, les lieux de constitution de champions nationaux, sinon EDF, GDF, la SNCF, ou certaines PME, en France, ne le seraient pas ; la conquête des marchés extérieurs ne suffit pas à garantir un développement réel dans le pays, sinon, en Algérie, comme dans de nombreux pays pétroliers, les entreprises nationales pétrolières, souvent présentes sur tous les marchés internationaux, l’aurait assuré depuis de nombreuses années.

En fait, pour qu’une entreprise, locale ou étrangère, soit un «leader économique» sur un territoire, il faut examiner les effets de ses activités sur le développement du territoire considéré et des populations qui y vivent. Pour cela, très succinctement, un «leader économique» doit être concomitamment : un acteur productif, c’est-à-dire créateur d’emplois et de richesses avec efficacité, et répartiteur de ces richesses avec justice ; un acteur responsable, c’est-à-dire soucieux des performances sociales et environnementales de ses activités ; un acteur citoyen, c’est-à-dire contribuant au développement humain et durable des populations et à l’expansion de leurs libertés réelles. Bien entendu, en l’état actuel de l’Algérie, rares sont les entreprises publiques et privées que l’on pourrait qualifier de «leader économique».Il y a bien, selon la terminologie «traditionnelle» quelques «fers de lance» du développement tels la Sonatrach (société pétrolière nationale), la Sonelgaz (société nationale de l’électricité et du gaz), le groupe privé Cevital (alimentaire, automobile, services…) et quelques autres PME. Mais cela reste nettement insuffisant compte tenu de l’ampleur de la tâche en termes de développement. Pourtant, au regard de leurs équipes dirigeantes et de leurs travailleurs, nombre d’entre elles pourraient rapidement devenir des leaders économiques dans leur branche, dans leur filière, sur leur territoire. A condition de se sentir épaulées dans leurs démarches et de constater, au quotidien, la levée des contraintes et blocages qui les empêchent d’atteindre cet objectif.

Parmi les obstacles externes aux entreprises, citons en particulier : un environnement économique, financier et institutionnel inadapté aux activités productives ; une asymétrie du développement entreprenarial local (priorité aux entreprises exportatrices «traditionnelles», forte orientation des investissements vers les activités commerciales de court terme, prédominance des activités spéculatives sur les activités productives, concurrence déloyale des activités informelles…). A cela s’ajoutent les obstacles internes : productivité insuffisante (non maîtrise des coûts et des prix, problèmes organisationnels et techniques, innovation et recherche développement quasi inexistantes, politiques salariales inadaptées…) ; fragilité face à la concurrence étrangère (celle des entreprises et celle des produits importés) ; faible attrait pour les investisseurs étrangers (organisation juridique inappropriée, fragilité financière, faible qualification de la main-d’œuvre, équipements et produits obsolètes, difficultés de mise à niveau…). Dès lors, pour devenir des leaders économiques, les entreprises locales devront, elles aussi, montrer toutes leurs capacités à se restructurer de façon radicale, et à nouer, librement, et selon leurs propres stratégies, des partenariats, des alliances et accords de coopération aux niveaux local et international (recours aux IDE, sous-traitance, contrats de licence ou de franchise, ouverture du capital, prise de participation…). Dans ce cadre, l’Etat aura un rôle majeur : celui d’établir avec la participation de ces acteurs une véritable stratégie de développement, d’impulser et de soutenir toutes leurs démarches (y compris en termes foncier et fiscal), dans l’objectif de construire des filières technologiques intégrées, sur des territoires disposant d’infrastructures modernes et adaptées en termes techniques et organisationnels, de couvrir au mieux le marché intérieur, d’organiser une compétition saine et loyale, afin d’éviter le retour à la prédominance d’un seul secteur, voire d’une entreprise, à l’éclosion de nouveaux monopoles, et à la résurgence des activités informelles et spéculatives.

Le rôle crucial de la diaspora

Enfin, on ne peut examiner l’importance des nouveaux partenariats, comme instruments essentiels de mise en œuvre d’une nouvelle stratégie de développement, sans aborder la question du rôle, crucial, que doit y jouer la diaspora, plus communément appelée «la communauté émigrée». En fait, celle-ci renvoie à deux réalités distinctes : une communauté émigrée est davantage perçue en termes de flux, avec un objectif plus ou moins latent de retour au pays d’origine ; une diaspora est plutôt identifiée en termes d’installation durable dans le pays d’accueil depuis plusieurs générations, tout en conservant un attachement profond avec le pays d’origine. Cependant, généralement la première conduit à la seconde. Les flux migratoires algériens vers le reste du monde, et particulièrement vers l’Europe, datant de plus d’un siècle, on est désormais face à une véritable diaspora, structurée pour le long terme et complètement insérée dans les pays d’accueil. Actuellement, celle-ci représente, pour la seule Europe, une population de près de deux millions d’individus, soit 6% de la population algérienne. A titre de comparaison, la diaspora chinoise, pourtant redoutable en termes économiques, ne représente que 4% de la population chinoise continentale. Au-delà de ces chiffres, somme toute approximatifs, tant la réalité de la diaspora algérienne est difficile à cerner, il est essentiel de bien comprendre qu’au fur et à mesure du temps, celle-ci a profondément changé de structure. Elle fut longtemps une communauté de travailleurs immigrés, généralement peu qualifiés et inexpérimentés, concentrés dans quelques secteurs industriels (mines, sidérurgie, automobile, bâtiment) et quelques activités commerciales de proximité (épicerie, restauration, hôtellerie…) et regroupés, en termes d’habitat, autour de groupes issus des mêmes familles, des mêmes villages, des mêmes régions.

Or, cette communauté est progressivement devenue une diaspora socialement, économiquement et professionnellement plus diversifiée, moins concentrée et composée pour une part de plus en plus importante de travailleurs qualifiés, de cadres, de professions libérales, d’universitaires, de chercheurs, de commerçants et d’entrepreneurs, disposant d’expertises réelles, acquises dans la compétition et la concurrence en économie de marché, parfois sur fond de racisme ambiant, ou à tout le moins de discriminations multiples. Résultat, son poids économique dans les pays d’accueil s’est démultiplié. Elle est présente en tant qu’acteur dans de nombreuses activités productives, y compris celles liées aux nouvelles technologies (de l’information, médicale, alimentaire, environnementale…). En termes financiers, cette diaspora contribue à la richesse nationale des pays européens pour environ 25 à 30 milliards d’euros par an, soit environ un tiers du PIB algérien hors hydrocarbures. Or, ces formidables potentialités sont largement sous-estimées, quand elles ne sont pas ignorées par leur pays d’origine. Pourtant, l’Algérie souffre cruellement d’un déficit chronique en ressources humaines, techniques, organisationnelles et même financières (malgré le niveau impressionnant de réserves de change). D’autant que l’on estime à plus de 400 000 le nombre de cadres ayant quitté le pays depuis le déclenchement des actions terroristes.

En conséquence, la diaspora effectue peu d’investissements en Algérie. Elle transfère de moins en moins d’argent vers le pays (au moins à travers les circuits officiels). Son argent s’oriente plutôt vers la consommation de biens durables (habitat) et de services (tourisme familial). L’impact est parfois négatif : le change parallèle opéré par la diaspora contribue partiellement aux fuites de capitaux. Celles-ci sont estimées annuellement à un ou deux milliards de dollars, soit l’équivalent des montants annuels d’IDE. Les raisons de cette évolution sont multiples. Parmi les plus importantes, en Algérie, il y a, on l’a vu, la sous-estimation chronique de ce formidable potentiel, à laquelle se conjugue la multiplicité des blocages et contraintes qui découragent tout désir d’y réaliser un projet. Du côté de la diaspora, la dispersion des opérateurs économiques, leur manque d’organisation, l’indisponibilité d’informations fiables, l’absence de confiance en l’avenir, les informations ou rumeurs sur les échecs de certains projets, ne favorisent pas non plus, au moins jusqu’à ce jour, sa participation active au développement. Pourtant, comment se passer de ce formidable potentiel dans une stratégie de développement ? Comment ignorer davantage autant de partenaires potentiels, originaires du pays, disposant d’importantes et multiples ressources et désireux de contribuer librement, pleinement et activement au développement de l’Algérie ? Si les conditions économiques et politiques le permettaient, on estime que la diaspora serait en mesure d’investir, à travers les circuits légaux, seule ou en nouant des partenariats locaux ou externes, plus d’un milliard de dollars par an, dans les secteurs hors hydrocarbures, c’est-à-dire quatre fois plus que la France !

Comment ne pas voir que cette diaspora pourrait servir de véritable pont entre les deux rives de la Méditerranée ? Comment ne pas voir en elle un moyen exceptionnel pour drainer vers le pays à la fois la multitude de compétences dont elle est constituée, et de multiples partenaires qu’elle côtoie au quotidien dans les pays d’accueil et qui lui font confiance. Car, notre conviction est que les étrangers ne viendront investir et commercer durablement et efficacement en Algérie que le jour où sa diaspora s’y impliquera librement, en grand nombre et concrètement. Là encore, l’Algérie ne ferait pas figure d’exception. Tout le monde le sait, en Chine, la diaspora est parmi les plus grands investisseurs du pays, et un partenaire incontournable pour les autorités comme pour les étrangers.Au bout du compte, en 2009, la crise mondiale et ses répercussions sur l’Algérie pourraient donc avoir du bon si elles permettaient de repartir du bon pied et de faire que l’après-crise… soit aussi l’après-pétrole.

L’auteur est ancien ministre, économiste

El Watan le 07-08/04/2009

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