Il faut connaître la société, par Djamel Guerid

gueridLe professeur de sociologie Djamel GUERID,  que j’ai appris à connaître récemment, s’est éteint samedi dernier, à l’âge de 70 ans, à Oran. Pour honorer sa mémoire, je publie ici, un de ses derniers textes éclairant de ce que l’on peut appeler sa position politique en sciences sociales, en hommage à sa mémoire.

                                                   Dans les commencements du monde, il n’y avait pas de chemin sur terre. A  mesure que des hommes ont marché, les uns à la suite des autres, des chemins se sont tracés

Lu Xun

 

Segui il tuo corso, e lascia dir le genti Dante

(Suis ton chemin et laisse dire les gens)

Pour son cours de 1976 au Collège de France, Michel Foucault choisit ce titre « Il faut défendre la société ». En 2008, l’anthropologue Pierre Bidart en fait un principe scientifique durable « Défendre la société, une posture anthropologique ». C’est l’intitulé de son ouvrage. Or défendre la société c’est d’abord la connaître. Dans notre pays, la société souffre assurément de déficit de connaissance non pas seulement parce que les études scientifiques sont rares mais aussi et surtout parce que la plupart d’entre elles se mènent à la lumière de dispositifs théoriques inadéquats essentiellement parce que élaborés dans et pour des réalités autres. La mondialisation c’est aussi l’imposition, généralement inconsciente, de schèmes théoriques et idéologiques occidentaux. Ceci est vrai dans le débat intellectuel et scientifique et vrai aussi dans la vie de tous les jours. C’est ainsi qu’à l’encontre de l’évidence, une présentatrice de radio parle des « petites têtes blondes » pour les écoliers algériens et nous sommes encore nombreux à parler de la « guerre d’Algérie ». Dans de nombreuses recherches en sciences sociales, les auteurs ne font que tourner en rond parce que ce qui les intéresse exclusivement c’est la « démonstration » du bien-fondé de leurs prémisses. Il n’est pas rare que l’on arrive à des situations cocasses du genre « ma’za oualaw taret ». Il y a, donc, un réflexe de vigilance à acquérir et se convaincre avec Salima Ghezali que ‘’les banques, les hôpitaux, les tribunaux, les universités, les entreprises, les ministères, les écoles, les mosquées, les cités, les quartiers résidentiels, les journaux, les centres commerciaux ou les centres touristiques (…) ne ressemblent ni ne fonctionnent, de la même manière que ce qui porte le même nom ailleurs.’’ (La Nation, 29 Mai 2012)

L’auteur de ces lignes a essayé, dans un premier ouvrage, « L’Exception algérienne » de lire les réalités de notre pays avec d’autres yeux et dans un second, à paraître prochainement, à dire en quoi la grille de lecture dominante est porteuse de bévue et de méconnaissance. Par son rejet, de principe, de l’universalisme européen et sa promotion d’un « universalisme universel » (Wallerstein) ou d’un « nouvel universel polycentrique et transculturel » (Annamaria Rivera), il entend s’inscrire dans le grand et prometteur mouvement altermondialiste.
Le texte qui suit est la présentation de l’ouvrage « L’entrée en sociologie. Les limites de l’universel européen ».

Ce livre, L’Entrée en sociologie, a été conçu comme le frère jumeau de l’ouvrage que j’ai publié, fin 2007, L’exception algérienne. La modernisation à l’épreuve de la société.[1] En exergue du premier livre, j’ai choisi deux citations de deux géants de la pensée, le philosophe Baruch de Spinoza (1632-1677) et le sociologue Pierre Bourdieu (1930-2002)[2] qui, tous deux, pensent que la recherche de la vérité pour parler comme les philosophes, ou la production de savoir exige un dépassement de soi-même, de sa subjectivité et de ses intérêts. Il n’y a ni à rire ni à pleurer, dit Spinoza, mais à comprendre. Bourdieu qui reprend l’idée de Spinoza en ouverture de son livre La misère du monde (1993) semble avoir mis en œuvre, sa vie durant, cette position épistémologique dans ce qu’il appelle, dans ce même texte, son « entreprise d’objectivation ». Or travailler « sans rire ni pleurer » dans un effort inlassable d’objectivation et de dévoilement n’est pas sans risque parce que le chercheur est amené à se trouver dans la situation de celui qui « vend la mèche » (Bourdieu) dans une société ou dans un groupe dont l’intérêt est, comme dit le dicton algérien, de « maintenir le couvercle sur le puits ».

Comprendre veut dire dévoiler, dé-couvrir au sens premier du terme c’est-à-dire retiré la couverture idéologique qui s’interpose entre le sujet connaissant et l’objet de connaissance. Cet objet est encore plus difficile à appréhender lorsqu’il s’agit de la société car la prise de distance indispensable est, ici, un idéal inaccessible. En effet, dit le grand historien, Fernand Braudel (1912-1985) : « Par sa réalité diffuse, omniprésente et que parfois nous ne sentons guère plus que l’air que nous respirons, la société nous enveloppe, elle nous pénètre, elle oriente notre vie entière. Le jeune Marx écrivait ‘’c’est la société qui pense en moi »[3]. De plus l’approche, ici, peut être dangereuse car le chercheur travaille sur une matière, en quelque sorte, inflammable. On connaît l’adage : si les équations mathématiques pouvaient heurter les intérêts des hommes, ils les déclareraient fausses. Ce n’est pas pour rien que la sociologie s’est trouvée, dans les régimes despotiques, soit interdite soit sous haute surveillance.

1- La société et sa connaissance

Autant dire que la recherche est engagement, prise de parti et même prise de risque. Il s’agit, cependant, du parti de la vérité. Dans cette conception, l’acte de réfléchir, de chercher, d’écrire est en réalité un acte de liberté et par là même de responsabilité parce que l’une ne va pas sans l’autre et que l’exercice de la liberté n’a de sens que s’il s’accompagne d’une prise de responsabilité.

C’est Jean-Paul Sartre (1905-1980) qui, parmi tous les philosophes, a poussé le plus loin la réflexion sur ces deux notions intimement liées de liberté et de responsabilité. C’est lui qui disait dans sa grande œuvre, L’être et le néant (1943), qu’il n’y a pas de différence entre « l’être de l’homme » et son « être-libre ». C’est lui qui affirmait dans un paradoxe qui n’a pas été toujours compris et qui lui a été souvent reproché : « Nous n’avons jamais été aussi libres que sous l’occupation allemande ». C’est en effet dans les situations extrêmes que l’homme, jeté dans le monde, devient véritablement homme et exerce sa liberté. A ce moment, précise-t-il, l’homme n’est pas dit libre. L’homme est liberté. Mieux, l’homme est infinie liberté.

Il ne fait pas de doute que ceux qui choisissent la voie si difficile de la recherche et de l’écriture doivent, au fond d’eux-mêmes, vivre cette situation que rend encore plus difficile le contexte algérien. C’est ce qui explique, en partie, pourquoi les Algériens écrivent peu. Le militant de la guerre de libération et historien, Mohamed Harbi que j’ai connu dans les années 80 me disait, alors, son étonnement de voir que les universitaires Algériens n’écrivaient pas. Je lui ai dit que s’ils n’écrivaient pas, c’est, entre autres, parce qu’ils savaient qu’ils ne seraient pas publiés. Il m’a alors rétorqué, plus directement : « vous n’avez qu’à écrire sur autre chose. » Ce n’était pas possible. Pour nous, c’était l’Algérie ou rien. Nous vivions, en effet, un gros problème avec notre société et nous ne pouvions passer à autre chose qu’à la condition de le régler, ce problème, de le dépasser. Ce problème préjudiciel, si je puis dire, c’était la nécessité de l’appropriation scientifique de la société, une société – et pas seulement un pouvoir – qui opposait à cette appropriation une résistance vigilante.

Des années durant c’était objectivement l’échec et subjectivement le sentiment d’échec devenu insupportable du fait de notre fonction de spécialiste de la société.

Il est vrai que nous autres Algériens, nous avons peu écrit et nous écrivons très peu. Peut-être avions-nous privilégié l’action sur la connaissance, le militantisme sur la réflexion. Peut-être avons-nous pris trop à la lettre la thèse de Marx, la fameuse XIème thèse sur Feuerbach qui disait que les philosophes n’avaient fait jusque là qu’interpréter le monde alors qu’il s’agit de le transformer. Mais cette thèse nous était-elle destinée ? Marx parlait de l’Europe et de l’Allemagne, la tête philosophique de l’Europe, cette Allemagne qui avait produit d’innombrables philosophes qui n’avaient pas arrêté d’expliquer le monde de différentes manières jusqu’au jour où ces interprétations sont arrivées à leur ultime couronnement dans l’imposant système hégélien. Peut-être aussi que nous considérions que, nous, citoyens et partie prenante de notre société, nous la connaissions par définition et, par conséquent, nous n’avions pas besoin de l’étudier. Peut-être enfin que cette société, la nôtre, n’éprouve pas le besoin de se connaître et, en tout cas, elle ne semble pas avoir émis suffisamment de signaux probants pouvant être pris pour une demande de savoir sur elle-même.

Des tentatives ont, cependant, été faites en vue de l’appréhension scientifique de la société mais il y a eu, semble-t-il, erreur sur les angles d’approche. Pour me faire comprendre, je fais recours à une métaphore footballistique. En football, tout le monde sait qu’une attaque qui s’entête à vouloir passer par le milieu face à une défense bien regroupée n’a que très peu de chances de marquer. C’est cette vaine obstination qui a souvent caractérisé les sorties de notre équipe nationale. Pourtant c’est grâce au travail sur les ailes que la redoutable machine de guerre allemande a été déséquilibrée et battue en Juin 1982. Pendant longtemps, la sociologie, en Algérie, a fonctionné selon ce schéma. Des générations entières de sociologues ont mené des attaques répétées sur des thèmes du ‘’Milieu’’ tels la nature de classe de l’Etat ou le capitalisme d’Etat ou la lutte des classes, mais ces attaques se sont régulièrement cassées sur un système organisé en plusieurs lignes de défense et la société en est sortie, à chaque fois, inviolée. Il avait échappé à tous de se poser cette question : et si cette défense si hermétique en son milieu était prenable par les ailes ? Et si des buts pouvaient être inscrits à la suite d’actions inédites, de combinaisons inattendues ou de mouvements imprévisibles.

Jacques Berque dont nous connaissons la générosité et la sympathie pour le Tiers-monde en général et le monde arabe en particulier répétait qu’il n’y avait pas de pays sous-développés mais seulement des pays sous analysés. C’est incontestable : l’Algérie reste effectivement un pays sous analysé. Ce déficit de savoir auquel n’est pas étrangère l’attitude anti-intellectuelle des pouvoirs politiques successifs n’a pas été sans conséquences et il n’a pas fini de produire des dégâts.

L’un de ses effets est que nous nous sommes précipités dans la transformation sans avoir pris le temps de connaître véritablement ce que nous voulions transformer et, en vérité, notre idée de la société à construire était plus précise que notre connaissance de la société à déconstruire. Il est arrivé que cette société se manifestât à nous mais, bardés de nos certitudes, nous n’avons pas su la lire ou, ce qui revient au même, nous l’avons lu avec les lunettes de nos certitudes. Nous ne l’avons pas traitée en tant que sujet vivant avec lequel il fallait compter mais plutôt en tant qu’objet c’est-à-dire en tant que matière à transformer ou en tant que résistance à réduire.

C’est exactement ce qui s’est passé avec le grand mouvement d’industrialisation des années 1970, un mouvement qui disposait, pourtant, de toutes les conditions de réussite. Malheureusement les industrialistes, souvent des hommes remarquables, avaient ‘’oublié’’ de s’attaquer à la principale inconnue de leur équation industrielle, la société elle-même. Or nous savons que rien de sérieux et de durable ne peut être entrepris si la société n’est pas complice, si elle n’est pas partie prenante. Le grand Fernand Braudel nous l’a enseigné en ce qui concerne la révolution industrielle anglaise. Cette bévue n’a pas été le produit de l’ignorance ou de l’incompétence ou d’un déficit de conscience politique. A son fondement, l’idéologie qui habitait l’élite industrialiste et qui la faisait fonctionner, l’idéologie universaliste que Wallerstein définit comme « la présomption qu’il existe des lois universelles applicables (…) à toutes les sociétés humaines »[4] .

2- Ecrire pour comprendre

L’ouvrage, l’exception algérienne, je l’ai écrit précisément pour prendre le temps de comprendre notre société. Je m’y suis interrogé sur ce qui nous arrive, à nous Algériens, depuis le début des années 1990. Cette interrogation est, en vérité, celle de tous les Algériens ; elle est aussi celle de beaucoup de gens « dans les Orients de la terre et dans ses Occidents » pour reprendre l’expression arabe. Pour nous comme pour les autres, c’est l’incrédulité et l’incompréhension qui dominaient. Comment est-ce possible que ces choses se produisent en Algérie, le pays arabe, le pays africain qui a subi le plus longuement et le plus profondément l’influence culturelle occidentale ? Les événements sont connus comme sont connues les tentatives pour en rendre compte. Ces tentatives m’ont semblé insatisfaisantes parce que d’un côté, elles se fondent sur la théorie universaliste que portent les chercheurs en sciences sociales, ces frères jumeaux des industrialistes et de l’autre, parce qu’elles se focalisent, à chaque fois, sur une seule et même cause : ou la religion ou l’économie ou la politique.

Mon projet a donc été autre : il n’a pas porté sur ces événements mais il s’est voulu une analyse de ce qui est au fondement de ces événements et plus précisément de ce qui est au fondement de la société algérienne d’aujourd’hui. Je sais, c’est bien prétentieux mais la prétention est devenue, par les temps qui courent ou qui s’arrêtent, un défaut mineur qui fait plutôt sourire en comparaison de toutes ces choses stupéfiantes et terribles qui surviennent quotidiennement en ce vaste monde. J’ai même la faiblesse de croire qu’elle peut être, en ces temps de sécheresse de la pensée, porteuse d’idées neuves.

Plus précisément, à ce livre, L’exception algérienne, j’ai assigné un double objectif :

–Le premier est de proposer une connaissance de notre société considérée comme produit historique.

–Le second est de suggérer une grille d’analyse pour l’approche de cette société dans sa globalité ou dans l’une ou l’autre de ses composantes.

Il y a un adage latin qui dit que les livres ont un esprit qui leur est propre et, à un certain point, il leur revient d’assurer leur propre vie. Lorsque j’ai pris connaissance de cet adage, la première fois, j’ai été plutôt dubitatif mais je me suis rendu compte de sa pertinence lorsqu’il m’est arrivé de reprendre le livre, notamment pour préparer des conférences. Et effectivement, j’ai senti que le texte s’était autonomisé par rapport à moi et il s’est mis à me regarder, si je puis dire, comme un lecteur parmi d’autres. Je ne pouvais faire autrement que le regarder, à mon tour, comme un livre comme les autres. Bref nous nous sommes libérés l’un de l’autre. C’est une impression assez bizarre mais cela a l’avantage, je crois, de rendre plus faciles l’échange et la discussion. Cela permet, entre autres, d’éviter cette véritable maladie chez nous qui fait qu’un auteur s’identifie totalement à son écrit et a tendance à considérer comme attaque personnelle inacceptable et même comme atteinte intolérable à son moi profond la moindre petite observation critique. Cette situation a été vécue par Fernand Braudel qui reconnait qu’ « un livre (…) échappe à son auteur. Celui-ci [il parle de sa grande œuvre : Civilisation matérielle, économie et capitalisme] a couru devant moi. Mais de ses désobéissances, de ses caprices, même de sa logique propre, que dire qui soit sérieux et valable ? Nos enfants agissent à leur guise. Et nous sommes cependant responsables de leurs actes. »[5] A la rébellion du texte et son désir d’autonomie, il faut ajouter les autonomies des lecteurs qui entretiennent avec le texte des rapports particuliers qui ne laissent pas de plonger l’auteur dans la plus grande des perplexités.

Un livre, comme toute chose, a une histoire. Et la partie recherche de terrain et rumination solitaire est en général plus importante que l’acte même d’écrire qui, lui, intervient lorsque tout est fini ou presque et il n’entre en scène que pour porter le témoignage de l’écrit. Mais une fois le livre écrit et publié la rumination continue mais elle prend, cette fois-ci, un tour épistémologique très net. Elle ne porte pas sur les quelques vérités qui ont été arrachées à la société mais sur les moyens qui ont été mis en œuvre pour y arriver et, pour parler le langage métaphorique des Chinois, la réflexion ne concerne ni la cible ni la flèche mais l’arc lui-même, c’est-à-dire ce dispositif théorique appelée sociologie. Il s’est avéré, en effet, que du fait que l’arc ait été conçu dans et pour d’autres réalités, la flèche, chez nous, manquait souvent la cible et pourtant tout (l’intérêt, l’éducation, l’appartenance, l’inertie etc.) poussait à faire croire que là où se plantait la flèche se trouvait la vraie cible et était la vérité.

C’est le privilège de la recherche de terrain seule de faire voir l’inadéquation entre concepts théoriques et réalités sociales. La force de l’enquête sur le terrain est telle qu’elle oblige le chercheur – parfois à son insu- à se mettre en contradiction avec lui-même et avec sa conception d’ensemble et même avec son projet de recherche initial (« ce qu’il veut démontrer »). C’est sa force aussi de pousser, au cours ou à la fin de l’étude, à la réflexion sur cette inadéquation. Notre hypothèse est que celle-ci tient à la science sociologique elle-même et en particulier à la conception de l’universalisme qui l’habite. Plus précisément, cette réflexion qui tourne autour des problèmes de l’entrée en territoire sociologique se concentre sur les questions suivantes :
1- Pourquoi s’avère-t-il nécessaire, dans nos pays, de repenser la sociologie, cette science européenne ?


2- Pourquoi doit-on commencer par une relecture critique des sociologies d’hier et d’aujourd’hui ?


3- Pourquoi est-il indispensable de procéder à un examen critique des différentes tentatives menées chez nous pour entrer en sociologie ?

(…) Il n’y a pas de pays sous-développés ; il n’y a que des pays sous-analysés, disait le Professeur Jacques Berque (1910-1995). Nous ne suivrons pas le grand savant sur la première proposition mais sur la deuxième, le problème devient : comment analyser ? C’est-à- dire avec quels instruments conceptuels et méthodologiques. En vérité, l’analyse des réalités du sous-développement s’est révélée, à l’expérience, aussi difficile que la mise en œuvre d’une stratégie politique et économique pour en sortir. Les échecs enregistrés un peu partout dans le Tiers-monde sont là pour l’attester. D’ailleurs stratégie de développement et analyse du développement vont de pair et les deux mouvements ont été menés par les mêmes fractions sociales modernistes, toutes deux rendues acritiques du fait de la force de l’évidence des seuls modèles de développement et d’analyse proposés.

Dans cet ouvrage, nous nous interrogeons sur les conditions de possibilité et de légitimité de l’analyse sociologique dans les pays non occidentaux. A cette interrogation quatre raisons principales. La première est l’observation de pratiques sociologiques menées dans des pays du Sud que tout le monde s’accorde à qualifier de peu concluantes ; la deuxième a trait aux expériences personnelles de recherche que cristallise l’ouvrage L’Exception algérienne (2007) et qui montrent la grande difficulté à approcher le terrain algérien à l’aide des concepts sociologiques habituels ; la troisième est la position de nombre de penseurs occidentaux qui considèrent que la science comme d’autres phénomènes sont la création du seul génie européen et la quatrième est que ce problème se trouve partie prenante ou cas particulier de la grande question qui taraude les intellectuels arabes, toutes tendances confondues, depuis les débuts de la Renaissance arabe (Nahdha) du XIXème siècle, celle du rapport à l’universel qui, nous le savons maintenant en particulier après les travaux de Wallerstein, est tout juste l’universel européen.

C’est pour toutes ces raisons que la pratique sociologique, dans nos contrées, ne va pas de soi parce que l’entrée en sociologie elle-même ne va pas de soi puisque cette entrée n’a jamais été pensée.



[1] 1 – GUERID D., 2007, L’exception algérienne, La modernisation à l’épreuve de la société, Alger, Casbah Editions.

[2] 2 – Spinoza recommande, dans son Traité politique de ne pas rire, ne pas pleurer, ne pas détester mais comprendre et Bourdieu écrit dans ses Méditations pascaliennes (1997, le Seuil, p.14) : « Ainsi, lorsqu’il fait simplement ce qu’il a à faire, le sociologue rompt le cercle enchanté de la dénégation collective : en travaillant au retour du refoulé, (…) il prend le risque d’apparaître comme celui qui vend la mèche.
(…) Je sais assez bien à quoi on s’expose en travaillant à combattre le refoulement, si puissant dans le monde pur et parfait de la pensée, de tout ce qui touche à la réalité sociale. Je sais que je devrai affronter l’indignation vertueuse de ceux qui récusent, dans son principe même, l’effort d’objectivation ». Et dans son Esquisse pour une auto-analyse (2004, Raison d’agir, p. 141), il revient sur l’idée en notant le caractère « suprêmement difficile » du métier de sociologue parce qu’il « consiste à organiser le retour du refoulé et à dire à la face de tous ce que personne ne veut savoir. »

[3]3 – BRAUDEL F., 1979, Civilisation matérielle, économie et capitalisme, XV è – XVIII é siècles, Les jeux de l’échange, Paris, A. Colin, p. 407.

[4] 4 – WALLERSTEIN I., Le développement du concept de développement, in Sociologie et société, Vol .XIX, No 2, 1982.

[5] 5 – BRAUDEL F., 1979, Civilisation matérielle, économie et capitalisme. Les structures du quotidien, Paris, A. Colin, p. 493.

La Nation, Mercredi 2 Janvier 2013

Article publié en 2012  et reproduit dans ce 1er N° de l’année 2013, dont l’actualité rend nécessaire un rappel.

Source : http://www.lanation.info/Il-faut-connaitre-la-societe_a1784.html

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Une réflexion sur “Il faut connaître la société, par Djamel Guerid

  1. Layachi Anser dit :

    Jamel Guerid, Je l’ai connu moi aussi, c’est un ami de longue date
    un vrai sociologue qui a produit du savoir scientifique, des textes de valeures inestimés sur l’Algerie:
    Layachi

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