Billets de banque et bulletins de vote

la chkara1Billets de banque et bulletins de vote, appartiennent à la même espèce. Ils servent tous deux à plébisciter tel acteur plutôt que tel autre, qu’il soit producteur, politicien ou autre mandataire. Ils contribuent tous deux, quoique par des voies diverses, à édifier le complexe ordre productif. La différence réside normalement dans leur champ de validité : le champ politique et le champ économique. On commande au producteur comme on commande à un autre mandataire, tous deux sont comme des « bons de commande ». Quand nous achetons une marchandise nous « votons » pour son producteur dont nous soutenons la production, la présence sur le marché par rapport aux autres producteurs que nous délaissons et qui faute de ne pas avoir vendu leur marchandise, ne pourront la produire à nouveau et la reconduire au marché.

Deux « champs », deux « marchés » qui, en Occident, ont été construits au fil du temps pour fonctionner différemment, qui ont été l’objet de deux disciplines scientifiques différentes. Le champ économique où la liberté est censée être individuelle, le consommateur étant renvoyé pour ses choix à ses préférences individuelles et le producteur à une réduction de ses coûts particuliers, et le champ politique où la liberté individuelle s’agrège en liberté collective. Le champ économique étant le lieu d’exercice des forces « aveugles » du marché et le champ politique le champ d’exercice de forces sociales conscientes. Les hommes construisent leur ordre politique mais composent avec la force, la main invisible du marché. Ceci pour le mainstream de l’économiepolitique, le modèle libéral anglo-saxon. Pour le reste, on pourrait ajouter que certains font plutôt confiance à l’ordre politique (étatisme français) alors que d’autres s’en remettent davantage à la providence, au marché (libéralisme anglo-saxon). Dans les deux cas, la démocratie politique exclut la démocratie économique. Le pouvoir politique est limité par le pouvoir économique que le socialisme n’a pas pu soustraire à la « bourgeoisie », l’entreprise demeurant comme un territoire féodal et le marché le lieu de forces concurrentes libres. Dans un troisième cas, les deux démocraties ne s’excluent pas, elles s’accompagnent. C’est le cas de ce que l’on avait coutume d’appeler la « cogestion allemande ». Les organisations syndicales peuvent au travers des négociations collectives définir la répartition des revenus selon qu’il s’agit d’investir, d’exporter ou de consommer. Ici les institutions allemandes, et non plus seulement le marché qui est alors considéré comme une institution qui fonctionne parmi d’autres, organisent les délibérations sociales et économiques pour définir que produire, comment produire, pour qui produire et dans quelle mesure.

Ce qu’il est important de retenir concernant la diversité des modèles de fonctionnement politique et économique que nous avons ici très sommairement esquissés à titre d’illustration, c’est qu’il n’y a pas de modèle universel mais des expériences historiques singulières qui jugent de la pertinence de telle ou telle théorisation et expérimentation. L’universel serait plutôt du côté de ce qui permet de traduire une expérience dans une autre et non dans quelque modèle qui les comprendrait toutes.  Il faut construire sa propre expérience en s’incorporant l’expérience d’autrui sans qu’aucune expérience ne puisse prétendre les contenir toutes. Il n’y a donc que des expériences particulières, expériences qui sont comme des façons d’être dans le monde : il y a la façon allemande, qui tient d’elle-même comme elle tient de l’anglo-saxonne et de la française, vis-à-vis desquelles elle doit se poser en s’appropriant ou en rejetant.

Un billet de banque est donc aussi un bulletin de vote. Au point que d’une part, celui-ci veuille remplacer celui-là. Il faut rappeler que le suffrage universel est arrivé pour limiter le pouvoir de commander des sociétés minoritaires (classes) dominantes. Que d’autre part, l’effet de votre conduite économique peut-être tel qu’il annule la raison d’être de votre conduite politique : que vous le vouliez ou non, quand vous préférez achetez étranger plutôt que national, quand dans votre conduite de consommateur vous renoncez à construire une industrie nationale, vous « votez » pour la production étrangère d’un côté et vous « votez » pour l’économie de rente de l’autre, pour conforter votre pouvoir d’achat. Vous n’y échapperez pas, il y a dans votre conduite économique une mécanique qui écrase la raison d’être d’une conduite politique.

Après cette digression sur la démocratie, économique et politique, sur le rapport entre économie et politique, où le citoyen vote pour choisir en pleine conscience et de manière collective la loi à laquelle il obéira, où le citoyen se mobilise pour définir sa conduite (celle de consommateur, de salarié, de citoyen) pour choisir consciemment (au travers de délibérations organisées) ou inconsciemment (en son for intérieur, au travers du seul jeu des préférences individuelles et de la compétition) l’ordre productif qu’il voudra mettre en place, revenons à notre situation  nationale.

Alors qu’ailleurs ces deux « marchés » ou « champs » ont été construits au fil de l’expérience historique dans des configurations particulières, chez nous ils restent à construire. Nos marchés de manière générale ne sont pas les mieux tenus, nos échanges sont donc de piètre qualité, comment pourrait-il en être autrement ? Une large confusion règne en particulier entre le marché politique et le marché économique. Nous avons importé des institutions pour nous épargner l’expérimentation, pour finalement nous épargner toute expérimentation et renoncer à avoir notre propre être dans l’histoire.

On peut caractériser notre situation par une surévaluation du billet de banque et une dévalorisation du bulletin de vote. Une surévaluation de l’acte individuel qui a comme objectif une dévalorisation de l’acte collectif. Surévaluation arbitraire fondée sur un pouvoir d’achat externe et non sur une puissance productive. Comme dans l’esprit français, le collectif serait synonyme d’aliénation, ou comme dans l’esprit libéral, une entrave à la liberté d’échanger. Liberté cependant qui n’est pas appuyé sur un pouvoir. Résultat, on détruit des solidarités, un capital social comme on dit aujourd’hui dans les sciences sociales, un capital naturel, sans accumuler de nouveaux capitaux. On veut croire que le billet de banque est la voie la plus simple, qu’à partir de cette transaction individuelle, il est possible de refaire le monde, de reconstruire le monde dans sa complexité, le renégocier transaction après transaction. La « chkara » serait le passe-partout merveilleux qui ouvrirait toutes les portes. L’argent comme liberté suprême de l’individu, comme pouvoir de commander à toute chose libérée de ses anciennes servitudes. Cependant le résultat est là : confusion de tous les marchés, rares productions internes qui arrivent à y frayer leur chemin, offres externes et demandes mimétiques ; une société de propriétaires et une autre de déshérités. Une société supérieure de propriétaires prête à s’exiler dans le monde quand la source des superprofits se sera tarie, une autre inférieure prête à être livrée à la future vindicte des déshérités dans un pays n’ayant plus ni foi, ni loi. Point de producteurs qui pourrait un jour les tenir ensemble, donner quelque autorité aux propriétaires.

Le monde ne peut être réduit à une relation marchande. Le pouvoir de l’argent ne peut être indépendant d’un ordre productif et symbolique. Le billet de banque ne peut se substituer au bulletin de vote, il peut dissoudre les liens sociaux et livrer l’être social à ses plus grands désordres.

Arezki DERGUINI

Bgayet, Béjaia le 03.09.2013

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