Les « révolutions arabes » et la construction démocratique

democracy-en-constructionLes « révolutions arabes », les ouvertures démocratiques dont elles ont été l’occasion, ont révélé à quel point les sociétés de la région Afrique du nord-Moyen-Orient étaient divisées. Elles ont montré la situation dans laquelle se trouvaient ces sociétés quant à leur capacité à se donner leur propre Loi, à se donner une Constitution. D’un certain point de vue, on peut parler d’échec programmé s’il était attendu qu’elles établissent un  régime démocratique sans avoir engagé la construction de formes de vie sociale démocratiques. En vérité, dans une première étape, ces soulèvements n’ont fait que porter devant la société, les contradictions qui la minaient, qui entretenaient sa soumission/résistance sous un régime autoritaire. La démocratie ne pourra pas sauter au-dessus de ces contradictions sociales, la société devra les traiter de sorte à construire son unité sur de nouvelles bases, non autoritaires c’est-à-dire consensuelles et contractuelles.

Il faut le répéter, les élections ne sont pas la démocratie. Les élections sont une procédure de résolution des conflits ; elles tranchent sur le vif, à un moment donné, des oppositions dont elles ne distinguent pas les présentes des absentes, les fondamentales des secondaires. Elles ne prennent pas en compte non plus l’état de ces oppositions, l’état de leur mise à jour, de leur maturation. Elles supposent, par exemple dans le cas des pays en transition démocratique, que l’unité des électeurs est acquise, elles ne s’interrogent pas sur la qualité de leur unité (voir Mali). Quand elles désignent une assemblée constituante,  on se rend  bien compte que cette unité n’est pas là à portée de main (Tunisie, Egypte), mais qu’elle doit être établie en même temps que la Constitution elle-même. La première erreur des gouvernements issus des premières élections libres et honnêtes, c’est d’avoir confondu la démocratie avec la première marche vers la démocratie.  C’est de s’être cru en démocratie après les élections, c’est de s’être comporté comme si les partis dominants allaient diriger en démocratie,  et donc que la loi de la majorité était légitime, que la majorité était stable, que les règles du jeu étaient claires. Il apparaît clairement que l’armée égyptienne, qui avait l’expérience du pouvoir à la différence des frères musulmans, et qui était la mieux placée pour dissiper cette confusion, s’est abstenu de le faire pour ne pas perdre un tel avantage. Certains pourraient y voir la conduite minimaliste d’une institution dont la principale vertu n’est pas de s’exposer beaucoup.

La démocratie en Afrique du nord et au Moyen-Orient se trouve donc aujourd’hui confrontée à une profonde division de la société, en un moment de grande division du monde et de grande incertitude quant à son avenir. Les sociétés de cette région, passives depuis un demi-siècle, ont vu émerger des classes moyennes qui ont largement incorporées les standards internationaux alors qu’elles sont restées elles-mêmes largement en dehors du processus d’intégration mondial. Ces classes ont joué le rôle de l’élément dynamique et déclencheur des soulèvements populaires. Alors que le fonds sur lequel se dessinent les soulèvements renvoie à une tendance croissante à la marginalisation des populations. Ainsi les sociétés de la région seraient travaillées par deux tendances contradictoires : fortes expectations des classes moyennes globalisées et tendance de fonds à la marginalisation. Or les classes moyennes et la majorité de la population ne conçoivent pas l’unité de la société de la même manière. Pour la dernière, les autres courent trop vite. Les premières refusent une unification par le bas qui équivaudrait pour elles à une régression, les secondes une unification par le haut qui équivaudrait à une nouvelle soumission. Quand elles s’accordent c’est sur le mode consumériste, dans le cadre d’un jeu à somme nulle où ce que gagne une partie, l’autre le perd. La majorité de la population adopte alors le mode consumériste de la classe moyenne (généralisation du mimétisme) dans le cadre d’une économie de rente.  L’intensité de la lutte autour du pouvoir en Egypte est significative de ce point de vue. Elle met en compétition dans un jeu à somme nulle, deux organisations puissantes, une de type militaire, l’autre de type syndical.

Le consensus minimum entre ces deux parties de la société (l’une aspire à l’intégration, l’autre subit la marginalisation) pour la construction de son unité, se trouve quelque part entre les deux refus. L’élément dynamique, les classes moyennes, doivent partager avec les catégories marginalisées leur conviction d’un monde meilleur pour tous en acceptant de rabattre quelque peu de leurs ambitions. Elles doivent montrer qu’elles sont les premières à croire à la promesse d’un monde meilleur, et les premières à y prendre leur part. Elles seraient ainsi dignes d’être crues et d’être prises comme les partenaires privilégiés d’un avenir commun. Et les sacrifices qui pourront être demandés au reste de la société pourront apparaître comme une juste répartition des peines et des charges au regard des revenus attendus.

La construction d’un tel consensus est inimaginable dans un cadre abstrait à qui ferait défaut un élément crucial : la confiance. Pour cela il faut redresser la barre : préserver le capital social et l’autre naturel, les développer plutôt que de les détruire.  Etant donné le nouveau destin du monde avec la nouvelle révolution technologique, il est peu probable que la croissance de rattrapage parvienne à unifier le monde autour du standard de vie occidental, lui-même contesté sur ses bases. La promesse d’un avenir commun meilleur est difficile à informer concrètement et convenablement. Pour le moment la région cède au consumérisme. Ce qui va donc importer davantage c’est la qualité des relations, de la relation sociale et de la relation à l’environnement. De la solidarité qui existera entre les différents membres de la société pour contenir les diverses compétitions, préserver le bien commun, la qualité de la relation avec l’environnement. Si l’on rappelle le nouvel état du monde,  ses divisions et ses compétitions, cette question est cruciale. La remise en cause des équilibres mondiaux, expose certaines parties du monde à être broyées dans le mouvement de celui-ci. On ne peut considérer le monde comme un environnement favorable à la construction des consensus nécessaires à la cohésion sociale dans ses parties périphériques. Dans sa marche aveugle, le monde risque d’y transformer le « premier pas en démocratie » en descente en enfer. Enfer des guerres de religions, de sectes diverses, relevant d’islams et de religions sécularisées tout à la fois. Le resserrement du jeu à somme nulle, ne propose pas d’autres issues. La construction de groupes de survies ne peut être trop regardant quant à ses moyens.

Arezki DERGUINI

Bgayet-Béjaia le 31.07.2013

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