De dégage à dégage ou la « voie égyptienne »

MORSI MOUBARAKIl semblerait qu’en Egypte on s’achemine à nouveau vers une politique d’usure de l’opposition politique, après que l’on se soit peu interrogé sur les conditions de production d’une classe politique performante. Tout se passe comme si, on allait renvoyer la rue à ses impasses. Après l’incompétence des dits islamistes, cela va être le tour de l’immaturité politique des dits démocrates. L’échec de Mohamed Morsi, n’est ni une défaite des frères musulmans ni une victoire de leur opposition, il est l’échec d’une expérience démocratique.

L’impasse égyptienne, que tout le monde s’accorde à rapporter à une absence de vision et de programme, n’est pas le fait des seuls dits islamistes. Elle a d’abord été celle de l’armée, colonne vertébrale de l’Etat, qui a conservé dix huit mois le pouvoir après la chute de Moubarak pour le concéder après avoir approfondi la crise. Soit plus que les dits islamistes. Et l’on se demande comment une opposition conduite par un inconnu, un technocrate pourrait convaincre le peuple d’accepter ce qu’il a refusé jusqu’à présent, comment il pourrait lui donner la foi et le convaincre  d’accepter les sacrifices qu’exige une politique de redressement. On ne veut pas comprendre que le peuple a besoin d’une foi pour accepter des sacrifices, les individus, le goût de l’aventure et du risque. En refusant de faire appel à la foi, on abandonne le peuple aux guerriers et aux salafistes. Il ne faudrait pas que le libéralisme des dits islamistes, nous fasse oublier cet autre, que s’apprête à servir le technocrate. Accepter que le technocrate se substitue aux politiciens parce que trop divisés, c’est accepter de livrer le pays au libéralisme des institutions internationales. L’Egypte a déjà un pied dedans. En fait, c’est accepter de se soumettre à la vision américaine du monde. Et il y a fort à parier que pour les militaires égyptiens elle soit la seule digne de confiance.

Penser global et agir local, doit être aujourd’hui la règle fondamentale de la pratique politique. Voici mon hypothèse fondamentale quant au monde sur laquelle je prendrai appui pour analyser notre situation locale : nous sommes dans un monde dont le modèle de développement dominant est en crise : son universalisation révèle son caractère provincial[1]. En crise du fait de l’émergence des masses, plus exactement des classes moyennes, de ce que l’on appelait le tiers-monde, dans la politique. Voici la juste interprétation de la situation égyptienne, turque et brésilienne : l’universalisation du mode de vie européen s’accompagne de l’émergence de classes moyennes non européennes globalisées avec lesquelles la politique traditionnelle rentre en confrontation. Nous sommes en présence d’une contradiction entre les rapports de production et les forces productives mondiales pour parler le langage marxiste : la globalisation universalise le mode de vie occidental, porte ainsi une « demande mondiale de développement » considérable dont on ne perçoit pas toutes les conséquences,  en même temps qu’elle est portée par une nouvelle révolution industrielle qui multiplie mais concentre la puissance productive. En termes plus concis, la globalisation marchande actuelle[2] crée plus de besoins qu’elle ne peut en satisfaire. Cette contradiction s’exprime de manière différente, selon les structures et les systèmes. Nous sommes en présence : 1. D’une crise de la croissance au centre du système mondial, 2. D’une croissance de rattrapage qui s’essouffle dans sa première périphérie et 3. D’explosions sociales dans la seconde. En termes de distribution du pouvoir d’achat mondial, on a respectivement une réduction, un accroissement en fin de course et une dégradation. La crise est donc globale et prend des formes locales variées. Le monde souffre inégalement de la nécessité d’un mode production plus universel qui n’a pas encore émergé.

L’Algérie et l’Egypte appartiennent à la même zone, la seconde périphérie dans laquelle sont tombés les anciennes parties de l’empire ottoman. Une zone où les besoins sont sans commune mesure avec les moyens traditionnels de les satisfaire : d’où les explosions sociales. Une partie des tumultes que connaissent les Etats-nations de cet ancien empire, c’est leur soumission à des forces centrifuges qui les empêchent de se constituer en marchés cohérents, en force émergente. A la différence des pays de la première périphérie, des pays émergents, ils n’ont pas réussi à copier le modèle de développement industriel occidental. Ils ont imité le modèle de consommation mais pas celui de production. Avant qu’il ne puisse y avoir une convergence des nations émergentes pour faire contrepoids aux puissances occidentales, afin que d’autres nations puissent émerger, il faudra venir à bout de nombreux faux problèmes, de problèmes fabriqués (« vaincre sans combattre ») ou entretenus par les puissances dominantes pour pérenniser leur domination. Il y a des divisions qui poussent leurs racines dans des temps très éloignés dont nous n’avons plus conscience et sur lesquelles nous ne pourrions donc avoir de prise, il y en a d’autres qu’il est aisé de défaire.  Au niveau de notre zone, il faut bien voir que l’ancien ensemble d’appartenance est celui de l’empire ottoman. Pour pouvoir converger avec l’Iran et faire contrepoids aux forces mondiales dominantes (que pose le problème de la confrontation sunnite-chiite), il faudra d’abord se hisser à la hauteur de l’Iran, ainsi qu’à la hauteur des autres pays émergents dont la Chine et l’Inde. Sur les ruines de l’ancien empire ottoman, il y a aujourd’hui des Etats-nations incapables de penser leur avenir commun. L’Egypte, la Turquie et l’Arabie saoudite pour ne citer que les plus importants. Je distinguerai quatre types de situations politiques : 1.1. ceux qui se sont soumis à la vision américaine, que cela soit dans une perspective tactique ou stratégique du fait d’une trop grande asymétrie entre le monde et la société[3], 1.2. Avec le consentement de leur société ou sans, du fait d’une grande asymétrie, distorsion entre les élites et la société,  2. Ceux qui sont indécis parce que parvenus à des carrefours qu’ils n’avaient pas envisagés, 3. Ceux qui sont révoltés parce que ne pouvant contenir leurs contradictions. Les situations sont discriminées en fonction du rapport au monde des sociétés et des élites.

Alors que l’armée égyptienne a du concéder à la société une certaine expérimentation politique, l’Algérie a pu endiguer une telle propension de la société à envahir la scène politique. Les armées des deux pays étant confrontées à la même impasse (refus de la vision américaine et absence de vision mondiale quant à un modèle alternatif) elles ne peuvent développer d’autre politique que celle de la discréditation des politiques démocratiques (incompétence ou immaturité), facilement  établies comme aventureuses. Les armées nationales s’en trouvent réduites à gérer les passions sociales, selon le principe « vaincre sans combattre ». Ces deux pays souffrent à la fois de fortes distorsions de leur société avec le monde, de leur société avec leur élite et des élites entre elles.

Face à l’absence de vision alternative, de programme en mesure d’ajuster les offres et les demandes sociales dans le temps et l’espace, sur quelle base construire la paix sociale ? Dans notre cas, nous sommes placés devant une certaine incertitude quant à nos moyens traditionnels de soutenir le pouvoir d’achat. Quant aux moyens durables, c’est leur absence qui fonde l’incertitude.

Face à la situation qui est la nôtre, nous avons donc tout d’abord besoin d’une vision claire du monde dans lequel nous voulons nous insérer. Ou tout du moins une vision claire du mode d’insertion. Ensuite l’élite qui sera en mesure de convaincre la société, les classes moyennes, de la nécessité de la réalisation d’une telle vision. Nous aurons besoin de leaders dans tous les champs de la compétition sociale pour conduire celles-ci vers des objectifs communs, nationaux et internationaux. Et non pas d’un seul. Pour entraîner la société, il faut impliquer précisément les générations et les individus en mesure de le faire.

Arezki DERGUINI

Bgayet-Bejaia le 05.07.2013


[1] Pour reprendre la métaphore d’un livre célèbre, « La provincialisation de l’Europe » de Dipesh Chakrabarty.

[2] Ce n’est pas le lieu ici de débattre de cette hypothèse : il n’y a pas un marché, mais des marchés, ce que l’on admet facilement depuis que l’on consent à croire qu’il n’y a que des « marchés imparfaits ».  Cependant il est aisé de voir que le modèle de développement retrouve les contradictions de Karl Marx entre production de valeurs d’usage et production de valeurs d’échange, entre socialisation du travail et privatisation des moyens de production. Et celle de X entre la croissance de la capacité de production et de la demande effective.

[3] Une société qui ne peut développer sa vision propre adopte celle d’autrui. Si elle réussit à développer des capacités d’imitation, elle pourra ensuite songer à développer des capacités d’innovation. On distinguera les sociétés qui renoncent à avoir leur propre vision (soumission stratégique) et celles qui s’attachent résolument à se donner les moyens de développer leur propre vision (soumission tactique).

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