Entre le coup de force et l’élection libre

bOUTEF MIL

Par ce présent article, je souhaite prendre part au débat lancé par la lettre de Mohamed Mechati par laquelle il interpelle les militaires pour déposer le président, comme pour corriger ce qu’ils ont fait. Abed Charef que je suis dans ce débat, a réagi par un article intitulé « La tentation du putsch », publié sur son blog et le Quotidien d’Oran. C’est à partir de la conclusion à laquelle est parvenu l’auteur que je voudrai poursuivre le débat.  La voici :

«  … à l’heure actuelle, en raison de la conjoncture interne et internationale, il semble toutefois très difficile d’envisager un nouveau putsch. Le pays supporterait difficilement un tel choix, qui passerait mal chez les partenaires de l’Algérie. Mais dans le même temps, il est évident que l’Algérie n’est pas mûre pour une élection libre, honnête et loyale. Aucun acteur influent n’est réellement prêt à cette alternative.

Entre les deux hypothèses -le coup de force, non souhaitable, et l’élection libre, impossible-, il n’y a pas beaucoup de marge pour organiser la succession de M. Bouteflika. C’est pourtant dans cet espace, très réduit, que tout se jouera. »

Je suis tout à fait d’accord avec la conclusion mais ce qui la précède (nostalgie et tentation putschistes) déteint quelque peu sur l’ensemble. Je pense qu’une élection relativement honnête est possible. Je vais donc m’éloigner du putsch et examiner la difficulté et la possibilité de l’élection honnête.

A mes yeux la difficulté est tout d’abord théorique, c’est à dire de l’ordre de la pensée. En voici la substance : nous sommes coincés entre l’étatisation et la privatisation. Je pense en effet depuis une dizaine d’années et davantage que nous n’avons pas pensé notre libéralisme, nous ne disposons pas de doctrine d’économie politique. Grosso modo, notre histoire se résume à un mouvement de conversion du capital politico-militaire en capital financier, en alliance avec le capital culturel, pour ne pas oublier ce dernier. En termes moins savants les militaires passent la main aux affairistes de leur rang pour administrer la société. Voici le sens qu’a pris ce que nous avons appelé ailleurs une civilisation du pouvoir. Voilà comment se pense l’administration civile de la société, après celle militaire. Nous assistons ainsi à une libéralisation qui se traduit par la domination du capital financier sur le capital productif. Pourquoi ? Non pas parce que les militaires ont du mal à se convertir en entrepreneurs, ou parce que rentiers, ils préfèrent la rente au profit, mais parce que le statut de la propriété privée dans notre pays n’est pas clarifié. Et de manière générale parce que le statut des catégories fondamentales de l’économie politique n’est pas clarifié. Non clarifié, la propriété privée n’est pas libérée. L’appropriation comme incitation majeure à la production n’est pas efficace. On expatrie donc le capital pour être propriétaire parce qu’on ne peut l’être chez soi. Car l’appropriation est l’incitation principale de la production, avant celle du profit. Car si nous ne pouvons pas convertir le profit en propriété, le profit comme motivation est minoré et il ira se convertir ailleurs. Dans nos mentalités, il y a des verrous qui nous empêchent de penser le statut de la propriété privée, la part du privé, du collectif et du public.

C’est aussi sur cela que s’appuie le consensus général quant à la prédation et la privatisation rampante. Ainsi donc l’impasse est d’abord une impasse mentale et psychologique. Toutes les catégories sociales partagent cet état d’esprit. Mais tout le monde ne partage pas la même responsabilité. Les élites civiles et militaires (plus haut j’ai parlé de capital au sens de P. Bourdieu) n’arrivent pas à se hisser à la hauteur du monde, à penser leur autonomie dans le monde. Elles restent dans les interstices.

Voilà pour ce qui est de l’état d’esprit de la société algérienne auquel correspond on peut l’ajouter un état institutionnel. Il ne sert à rien donc d’incriminer une catégorie particulière. Cet esprit est armé de catégories qui desservent son autonomie. La colonisation a inséré de manière brutale la formation sociale algérienne dans le cours du monde, elle a empêché son développement naturel, autrement dit autocentré. Avec l’indépendance, le combat politique a conduit à l’autogestion et à la révolution agraire pour faire barrage à la propriété privée, non pour développer nos propres capacités productives. Cela a conduit à une déresponsabilisation de la société, une bureaucratisation et à une privatisation rampante. Pour sortir de l’impasse, il faut nous attacher à définir ce qu’est une appropriation et un profit légitimes, quelles productions devons nous engager et pour quelles répartitions. Autrement dit, il nous faut disposer d’une doctrine d’économie politique. Et qui dit doctrine, signifie non pas théorie tout simplement, mais théorie qui émane des croyances d’une société, qui les met à l’épreuve du monde. L’impasse tient en particulier dans la croyance que la science n’est pas affaire de croyances, d’être-au-monde d’une société. Alors que nous devrions nous rendre compte, que l’assaut de la science contre les croyances, n’a fait que désactiver certaines d’entre elles pour en activer de nouvelles. Les élites ont partagé le sentiment que la participation sociale, la démocratie était un luxe, elles en ont oublié leur ancrage social. De quel savoir disposent les indigènes se disaient le pouvoir blanc et les élites qui lui succèdent ? Cela se traduit très nettement dans l’ordre institutionnel par l’asymétrie d’information et de savoir du pouvoir exécutif sur toutes les autres institutions. Le souci de partage du savoir et de l’information de l’administration avec le public s’en trouve sans consistance, davantage, il est objet de méfiance.

Je vais aborder maintenant une seconde difficulté d’ordre pratique. En effet, l’échec des industrialisations, la dépendance vis-à-vis des hydrocarbures et la vulnérabilité de l’économie ont produit un héritage lourd de charges. Si nous voulions éviter la faillite de l’Etat, « programmée » par notre indécision politique quant à des statuts clairs de la propriété, une privatisation légitime pour éviter la dissipation de la rente,  si nous en avions désormais les moyens, il nous faudrait encore gérer un passif. Nous sommes dans une situation où le travail improductif dont celui des services de sécurité se trouve très dominant. On ne peut imaginer une transition démocratique, une séparation du politique et du militaire, sans une implication totale et consentante de l’armée. Un consentement à sa civilisation (le terme renvoyant à civil, avant de renvoyer à culture). Car cela suppose une transformation de milliers d’emplois improductifs en emplois productifs. On ne peut libérer ceux-ci pour créer ensuite ceux-là sans esprit de suite. La violence serait trop grande. Afin que la transformation s’effectue de manière pacifique et intentionnelle, il faut que le projet de transformation soit partagé.

Ceci étant dit, on peut revenir à notre propos initial : les choses passeront entre le putsch et l’élection libre. On peut soutenir que le putsch est désormais dépassé, parce qu’il ne permet ni de lever l’impasse mentale et psychologique concernant le partage du privé, du collectif et du privé, ni de permettre un engagement résolu de l’armée pour une civilisation de ses effectifs. Par contre l’élection libre, si elle est honnête, permettrait d’amorcer un nouveau rapport de la société et de l’Etat. On ne peut encore espérer disposer d’un programme clair dans lequel un tel rapport pourrait être conforté. Il faudra accepter l’expérimentation sociale, il faudra renoncer progressivement à l’asymétrie de savoir et de pouvoir entre la population et l’administration, entre les diverses instances. Un nouvel ordre social, démocratique et performant, ne naîtra pas de lui-même. Il faudra lui ouvrir la voie. Vaut mieux tôt que tard.

Quant à l’honnêteté d’une telle opération, et ici je m’avance sur un terrain glissant, elle pourrait être réalisée grâce à des « primaires ».  On réunirait tous les candidats, on les répartirait selon leurs convergences et divergences, on formerait des pôles où programmes et candidats seraient retenus. On organiserait des débats télévisés, on chercherait les moyens de faire participer les gens, on obtiendrait des audimat, on rechercherait des consensus. Le travail pourrait être poursuivi ensuite, après l’élection du président, pour établir un consensus général afin d’élaborer une Constitution qui respecterait les différentes sensibilités et leur droit à l’expérimentation. Une élection libre et honnête pour un président qui aura la charge de préparer une Constituante. Car on ne peut envisager de compétition sociale et politique libre sans un cadre constitutionnel qui réunit toutes les forces. Il faut cesser d’imaginer que l’on puisse régler les problèmes une fois pour toutes, que les solutions puissent se donner toutes à la fois. Il faut commencer par vouloir changer de voie, sortir de l’impasse actuelle qui nous mène droit à la catastrophe pour nous faire accepter des solutions contraintes, en ayant en vue les principaux obstacles et la façon d’en venir à bout.

Arezki DERGUINI

Bgayet le 17.06.13

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