Vers de nouveaux ajustements mondiaux. Violents ou pacifiques ?

Le nouveau tournant pris par la crise syrienne avec un nouvel engagement russe et libanais en particulier interpelle sur ce qui nous paraît aller dans le sens d’un nouveau cours du monde, dont tout un chacun n’a pas la même perception étant donné le prisme de ses intérêts particuliers.

On ne souligne pas suffisamment ce qui s’oppose globalement en Syrie : un Occident qui a l’habitude de gouverner seul le monde et un monde émergent (ré-émergent serait-il plus juste d’affirmer : la Chine, l’Iran, l’Inde, la Russie ne sont pas de nouvelles puissances) qui n’entend plus subir ce gouvernement. Le monde occidental, et les Etats-Unis à leur tête, ont du mal à accepter l’arrivée de nouveaux acteurs sur la scène internationale et les nouveaux acteurs hésitaient à prendre l’initiative. La Russie est sortie de la défensive pour affirmer son soutien militaire direct à la Syrie en lui envoyant des missiles redoutables. Et le parti chiite libanais  a envoyé ses troupes contre les sunnites extrémistes syriens. Le monde émergent en général ne se résout plus à subir les interventions occidentales unilatérales dans le monde.  Il fait face aujourd’hui en Syrie.

Après ses échecs en Irak, en Afghanistan, son intervention en Lybie, le monde occidental allait vers un nouvel échec en Syrie. Mais doit-on vraiment parler d’échecs ? Ainsi  parlent ceux qui croient que l’intervention dans ces pays pouvait ou devait se terminer par l’instauration de régimes démocratiques. S’il faut parler d’échec, il faudrait le faire dans le sens où cela signifie un Occident qui n’est plus en mesure de construire le monde à son image. Il avait l’habitude de former les gouvernements et de les défaire à sa guise. L’Amérique a renoncé à le faire depuis un certain temps en Amérique latine, la France y rêve encore un peu en Afrique. Mais l’incertitude est croissante. En réalité, il faudrait parler de réussite, car l’Occident a révisé ses objectifs à la baisse, le but n’est pas celui affiché « la démocratie », mais de défaire des marchés qui ont changé de main, qui ont basculé dans le camp émergent. Ralentir le rattrapage chinois et autre. En Syrie, il s’agit moins de changer le régime syrien que de le « défaire » pour permettre à Israël de faire la guerre à l’Iran, que de faire monter des extrémistes sunnites en Syrie pour combattre le parti libanais anti-israélien, considéré comme prolongement de l’Iran au Liban. Non, la démocratie en Syrie n’est pas la priorité, on ne formera pas un nouvel adversaire en Syrie. Les Etats-Unis ne peuvent plus être les gendarmes du monde, ils peuvent juste réduire leurs adversaires à l’impuissance ou les soumettre à un gouvernement par le chaos. Le monde occidental a donc révisé ses objectifs à la baisse. Israël qui est le symbole de la suprématie occidentale dans le monde, devra le faire bientôt lui aussi dans sa guerre face à l’Iran. Il lui faudra apprendre à composer avec le monde qui l’entoure autrement qu’en dictant sa loi. Un nouveau monde apparaîtra alors : la fin de la suprématie occidentale sera consommée.

Le monde se trouve au carrefour de deux destinées qui dépendent largement du comportement des Etats-Unis d’Amérique : un Occident qui s’obstinerait à conserver ses privilèges et qui engagerait le monde dans de nouvelles guerres et un Occident qui consentirait à partager avec le monde les nouvelles responsabilités. La défense des anciennes asymétries et des anciens déséquilibres ou l’acceptation et la recherche de nouveaux équilibres.

C’est en tant que militant, très soucieux de géopolitique, où se mêle très souvent désir et réalité, que je vais livrer ici quelques hypothèses sur l’avenir du monde. Je préfère poser devant moi la boussole qui aimante mon attention que de me résigner à ne pas savoir ce qui la dirige en me réfugiant derrière une certaine incompétence. Que mes amis, ne me prêtent donc pas de prétention démesurée. Il s’agit ici aussi d’un monde que je désire et que je crois possible.

Tout d’abord, ceux qui dessinent la nouvelle carte du monde autour de la compétition Chine-USA en disqualifiant la Russie oublient l’Allemagne. Je crois personnellement, étant donné mes connaissances (et sentiments, les deux me paraissant indissociables), que le monde va s’organiser autour de trois pôles et par opposition, ce que j’appellerais, une dépression de l’Afrique à l’Asie du Sud. Les trois pôles étant plus ou moins proéminents par rapport à leurs réseaux. Je vais dire les USA, la Chine et l’Allemagne. Il est fort probable que le Japon se retrouve pris dans les réseaux des trois pôles avec une certaine opposition vis-à-vis de la Chine, tout du moins dans un premier temps. Je vois en Europe le lien se renforcer entre l’Allemagne et la Russie, la France décrocher.

L’évolution de la « dépression » Afrique-Moyen Orient va largement dépendre de la compétition entre les trois pôles.  C’est ici que je vais introduire l’élément technologique. De Marx à Solow, c’est cet élément qui modèle les rapports sociaux. Selon l’intensité de la compétition et l’esprit guerrier qui lui est associée, la diffusion du progrès technique prendra des directions différentes. Elle sera plus verticale qu’horizontale avec une intense compétition et tolérera le développement de fortes inégalités en général. Si la compétition entre ces pôles se modère et que la diffusion du progrès technique se fait plus largement, s’ils consentent ainsi à contenir les inégalités dans le monde, ils permettront la formation de nouveaux ensembles en Afrique et au Moyen Orient qui rendront ses régions en mesure d’assumer leur part de responsabilité. En effet la nouvelle révolution technologique en matière d’automatisation et de communication, sous l’effet d’une compétition non tempérée va aboutir à la croissance des inégalités au sein des puissances et dans le monde. La « libre concurrence » va conduire dans le contexte de la nouvelle révolution technologique à un dualisme croissant au sein des sociétés industrielles, à une croissance du chômage. La « population inutile » ne va pas cesser de croître. Et c’est ce qui devrait pousser la Chine et les Etats-Unis à accorder plus d’attention à leur compétition. Tempérer la compétition entre puissances va devenir une condition sine qua non de la paix et de la stabilité dans le monde. Telle est une de nos hypothèses fondamentales.

Comment pourraient émerger ces nouveaux ensembles en Afrique et au Moyen-Orient ? Il faut en finir avec un certain mythe. Il n’y a pas de société nationale en Afrique et au Moyen Orient, autre que celle que suppose l’Etat-nation qu’il a fallu aux populations adopter pour faire partie de la société des nations. Il y a des communautés[1]. Le fait que ces régions n’aient pas connu de révolutions industrielles n’a pas permis la formation de sociétés nationales. Les sociétés nationales supposent un marché national, une industrie nationale. Les sociétés nationales qui sont le produit autoritaire des Etats n’ont pas subsumées les anciennes formes sociales, elles les ont déformées, juxtaposées. Dans les notions composées « communauté religieuse », « communauté ethnique », etc. ont souligne le qualificatif et non le substantif. Or les gens s’assemblent comme ils peuvent, il faut pouvoir « faire communauté » et il va sans dire qu’une communauté réglée par le droit libère l’individu du lien non volontaire. Interdire aux gens de s’assembler parce qu’elles font partie de la même ethnie, du même village, de la même religion est une interdiction de s’associer, un déni de droit humain. Et c’est ce qu’a fait l’importation du modèle d’Etat nation européen, il a imposé une nation à des communautés, il a dénié un droit fondamental aux populations d’Afrique et bien d’autres qui n’ont pas connu de révolutions industrielles pour les transformer en armées de travailleurs et de propriétaires de capitaux. Les gens doivent pouvoir s’associer comme ils l’entendent et non pas comme l’entendent d’autres qu’eux, mais ils n’auront pas tous les choix pour prendre leur place dans le monde. Ils devront ensuite s’associer à d’autres communautés, contracter avec elles, pour pouvoir persister, jusqu’à pouvoir contracter individuellement dans des ensembles aux droits divers. Parce qu’ils devront assumer leurs choix, il faut faire confiance aux individus et aux diverses communautés auxquelles ils appartiennent pour trouver les choix pertinents nécessaires à leur subsistance. On ne peut faire qu’avec les capitaux (Bourdieu) dont dispose chacun, l’accroître, étendre sa portée, tel est le problème. Alors que nous détruisons notre dotation initiale en capital social () et naturel, il est temps d’en faire l’inventaire et d’en envisager la permanence.

L’Etat est le cadre que se donnent les individus et les groupes, dans lequel ils se projettent, pour développer leurs associations, les sécuriser. Il ne crée ni les groupes, ni les individus. Selon que la marche de la collectivité est aveugle, la Loi suivra les pratiques sociales. Selon qu’elle est éclairée, elle les anticipera. Elle ne les contraindra pas, elle définira le champ du souhaitable. Selon qu’il est plus ou moins partagé, plus ou moins désiré, elle se réalisera ou pas. De générale abstraite, elle deviendra corps social concret, animé de force et de volonté. La Loi cheminant ainsi, s’incorporant le monde et le temps, toujours en mouvement.

Arezki DERGUINI

Bgayet le 08.06.2013


[1] La « société des individus » est une communauté subsumée par le droit.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s