Retour sur le KGB.

  Retour sur le KGB. Introduction du livre de Thierry POUTINEWolton, « Le KGB au pouvoir », Folio documents

 

 

 

Je ne pensais pas revenir de sitôt sur le Comité de sécurité de l’Etat, plus connu sous son sigle KGB. Après plusieurs livres consacrés aux méthodes de subversion de la police secrète et des services de renseignement soviétiques, j’avais fini par délaisser ce champ d’investigation depuis une bonne décennie, faute d’éléments nouveaux[1]. L’effondrement de l’URSS et la disparition des pays communistes d’Europe auraient dû faire du KGB un sujet d’histoire qui, pour être renouvelé, a besoin d’archives inédites, de faits inconnus, de données originales. Ayant beaucoup séjourné dans la Russie postsoviétique des années 1990, à la recherche d’informations sur le sujet justement, j’ai vu le filon se tarir. Le pays a vécu une brève ouverture de ses dossiers secrets, peu après (9) la chute du système, mais ils se sont vite refermés pour nimber, de nouveau, le KGB de mystère.

A l’époque, je me suis douté que la (re)mise au secret des documents à peine dévoilés signifiait que la police secrète reprenait du pouvoir en coulisses. J’étais loin d’imaginer à quel point c’était vrai. Le Comité de sécurité de l’Etat a changé de nom (il s’appelle désormais Service fédéral de sécurité, FSB), l’URSS a disparu et le communisme n’est plus l’idéologie officiellement professée par la Russie ; il n’empêche, ce sont bien les hommes du KGB, en tout cas leurs héritiers directs, qui di­rigent désormais à Moscou. Il ne s’agit plus de l’histoire mais d’un présent ô combien réel.

En une décennie, entre 1990 et 2000, la Russie a connu des bouleversements inouïs. Ce pays est passé d’un système communiste dirigé par Gor­batchev au régime autocratique que nous connaissons aujourd’hui avec Poutine, après une phase de transition menée par Eltsine, où le Kremlin s’est essayé au capitalisme et à la démocratie sans y parvenir. Cet ouvrage retrace ces événements pour tenter d’en comprendre la logique, l’intelligence même — terme approprié quand on a affaire à des professionnels du renseignement, qui sont les acteurs principaux de cette saga.

Le KGB et son successeur, le FSB, sont au centre de ce récit. Ils en sont le fil conducteur. Cela n’a rien à voir avec une vision policière de ma part, même s’il est facile, mais dangereux, de (10) céder à cette tentation lorsqu’on s’intéresse aux coulisses de l’histoire. À l’époque de l’URSS, le KGB constituait l’ossature, le squelette sur lequel reposait le système. Son rôle s’est accentué à mesure que le régime communiste s’est délité avant de s’effondrer. Les responsables des services secrets furent les premiers à comprendre que l’avenir de l’Union soviétique était compté, ils ont été aux avant-postes pour proposer des réformes, mais à l’arrière-scène pour les mettre en œuvre. Avec la glasnost et la perestroïka, Mikhaïl Gorbat­chev a appliqué le programme que le Comité de sécurité avait mis au point avant qu’il devienne le numéro un soviétique. Ce plan a échoué quand le processus de modernisation a échappé à ces ap­prentis réformateurs pour des raisons que j’explique. Le KGB a voulu sauver l’URSS, mais il a perdu le régime soviétique avec l’arrivée de Boris Eltsine au pouvoir, un électron libre, pour peu de temps néanmoins.

Tout au long de la décennie 1990, la Russie a semblé sombrer dans un grand désordre qui fut pourtant le seul moment de liberté que ce pauvre pays et son peuple ont connu en un siècle. Les hommes du KGB en ont profité pour avancer leurs pions, pour circonvenir la fragile « démocratie » russe, pour se rendre indispensables dans l’anarchie ambiante. Il leur fallait récupérer le pouvoir qu’ils avaient perdu avec la chute de l’Union soviétique, en 1991. Cette restauration, Poutine l’a menée sans état d’âme à l’aide des ins(11)truments redoutables dont le KGB disposait tou­jours. La reprise en main s’est effectuée dans le sang et dans les larmes ; rien ne pouvait arrêter ces hommes dans leur volonté de reconquête.

Les événements dramatiques que la Russie a connus pendant toutes ces années n’auraient rien de vraiment inquiétant s’ils s’étaient déroulés dans une quelconque république bananière d’Amérique centrale. Mais tout cela a eu lieu dans le plus grand pays du monde, doté d’un potentiel de matières premières exceptionnel, et qui se trouve être, de plus, notre voisin. On ne peut rester indifférent à ce qui s’y est passé, encore moins à ce qu’il est en train de devenir. La Russie a été emportée dans un tourbillon d’intrigues, inondée sous une tornade de milliards de dollars, victime d’une bourrasque de violences à cause d’enjeux plus financiers que politiques. En cela, les temps ont vraiment changé. Hier, les hommes du KGB combattaient au nom d’une idéologie à laquelle ils ne croyaient peut-être plus mais qu’ils avaient faite leur. Les héritiers se battent pour conserver des privilèges inimaginables pour la plupart d’entre nous. Ils détiennent entre leurs mains davantage de moyens que n’en eut jamais le Comité de sécurité de l’État, même aux heures les plus noires de la terreur stalinienne. Maintenant qu’il est le pouvoir à lui tout seul, le KGB/FSB n’a de comptes à rendre à personne.

C’est pour mettre au jour le pourquoi et le comment de cette extraordinaire montée en puissance que j’ai repris la plume à ce sujet.

 

 

Encadré : KGB, FSB et consorts

Les services secrets de l’Union soviétique ont eu plusieurs noms au fil de leur histoire, Tchcka, Gué-péou, NKVD… Le sigle KGB, apparu en 1954, est employé ici au sens générique pour faciliter la lecture. Il recouvre aussi bien les anciennes appella­tions du service que celles des autres organisations comme le GRU, le renseignement militaire. La remarque vaut pour le FSB, son nouveau nom depuis l’effondrement de l’URSS fin 1991, qui doit être compris dans une acception large, englobant notamment le Service de renseignement extérieur, le SVR. Ces structures de force, comme disent les Rus­ses, peuvent encore être désignées comme les « Organes » ou bien la Loubianka — du nom de la place où se dresse le siège de l’ex-KGB —, termes dont la signification est donnée dès le premier emploi. Les fonctionnaires de ces services sont communément appelés tchékistes ou siloviki, ainsi qu’il est expliqué dans le cours du récit. L’ensemble de ces dénominations importe peu au fond. Il suffit de savoir que toutes ces organisations désignent la nébuleuse des services secrets aujourd’hui au pouvoir à Moscou, que leurs membres appartiennent au clan qui dirige désormais la Russie.


 


[1] 1. Les ouvrages en question sont Le KGB en France (1986), Les Visiteurs de l’ombre, écrit en collaboration avec Marcel Chalet (1990), Le Grand Recrutement (1993), et La France sous influence (1997), tous publiés chez Grasset.

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