L’originalité de l’expérience tunisienne, Introduction au livre de Marzouki

marzou16La période que vit la Tunisie est chaotique, mais ce chaos porte en lui la promesse de nouvelles structures, de nouvelles organisations, de nouveaux modes de vie qui vont probablement nous surprendre, y compris nous, les hommes politiques, qui croyons gérer ou orienter le processus actuel. J’espère que les nouvelles organisations qui vont émerger seront plus stables, plus justes et plus belles. Je me suis donné pour tâche d’accompagner cette évolution, sans grande prétention sur ma capacité à maîtriser cette dynamique extraordinaire, mais avec l’immense honneur de penser que je fais partie de ce processus de recréation, de restructuration de tout un pays. C’est quelque chose de magnifique et, en même temps, d’assez terrifiant, car j’ai parfois l’impression que les mécanismes qui se mettent en place aujourd’hui portent en eux une force qui me dépasse. (5)

Les causes de la longévité inédite des dictatures arabes

Pour comprendre l’originalité de l’expérience tunisienne et la place qu’elle occupe dans les révolutions arabes et dans les inventions démocratiques en cours au sud de la Méditerranée, il est important de rappeler que la démocratie est, évidemment, une urgence éthique. Mais elle est aussi une urgence technique. Le sociologue américain Alvin Toffler a développé cette hypothèse  : à partir du moment où une société se complexifie, où son niveau d’éducation s’élève, où la prise de décision doit être décentrée pour gagner en efficacité, la démocratie devient une urgence. On ne peut pas gouverner des sociétés complexes avec un autoritarisme hérité de sociétés simples et agricoles.

Le paradoxe est que cette urgence ne semblait pas fonctionner pour le monde arabe. Nos sociétés étaient sophistiquées, mais soumises à des dictatures. Même si le monde arabe était, en quelque sorte, « passé à côté » du xix° siècle et de l’industrialisation, notamment parce qu’il ne possédait ni le charbon ni les forêts qui auraient pu permettre une révolution industrielle, il était constitué de sociétés développées. Dans les années 1950, 1960 ou 1970, les Arabes vivaient dans des sociétés modernes et complexes, avec des classes moyennes de plus en plus importantes, un niveau d’éducation qui s’élevait, une véritable faim de liberté et une soif de rattraper l’Occident ou l’Asie. Mais lorsque le pétrole est devenu le moteur de la seconde révolution industrielle, les Arabes étaient déjà sous la chape de plomb de régimes autoritaires. (6)

La Tunisie était prête pour la démocratie dans les années 1980. Le désir de démocratie comme les structures nécessaires étaient bien présents. Il y avait des partis politiques, des syndicats, une Ligue des droits de l’homme. La société avait gagné une forme d’autonomie par rapport à l’État, condition fondamentale pour construire une démocratie. Les transformations sociales étaient en route. Des millions d’enfants sont allés à l’école dans les années 1950, sont devenus adolescents et étudiants dans les années 1960, puis adultes dans les années 1970. Or on ne peut pas gouverner un peuple d’analphabètes comme on gouverne un peuple à qui on a « donné » l’éducation. Là se situe le paradoxe de l’État autoritaire mis en place par Habib Bourguiba, le fondateur de la Tunisie moderne : il a libéré des millions d’enfants de l’ignorance et, quand ils sont arrivés à l’âge adulte, prêts à exercer leurs responsabilités, il leur a refusé ce droit, falsifiant le premier scrutin libre de l’histoire du pays, en 1982. Ce blocage a duré trente ans.

Dès les années 1980, les conditions étaient donc réunies pour faire accéder la Tunisie au statut d’État démocratique moderne, mais la vague démocratique qui a emporté d’autres dictatures cruelles et anachroniques, incapables de gérer des sociétés sophistiquées, comme en Amérique latine ou en Europe de l’Est, n’a pas atteint le monde arabe. Seuls des imbéciles ou des racistes ont prétendu expliquer cela par une « spécificité culturelle arabe », une propension supposée à la soumission, alors que les humains sont construits sur les mêmes modèles et que leurs besoins sont partout les mêmes. Cet argument culturaliste, on le sait, a été balayé par les révoltes arabes depuis 2010.

En réalité, la longévité inédite des dictatures arabes s’explique avant tout par des facteurs externes. D’abord, la présence d’Israël a favorisé la permanence de régimes nationalistes qui ont instrumentalisé l’hostilité — ou la (7) résistance — à la politique de ce pays et une situation permanente de guerre ou de pseudo-guerre pour se maintenir en place : l’exacerbation du nationalisme a toujours permis de faire taire les oppositions internes et les régimes, jouant sur cette corde, ont pu faire illusion pendant des décennies. L’autre cause de blocage a été l’appui occidental. On oublie trop souvent en effet ce paradoxe que si les dictatures ont perduré dans le monde arabe, c’est essentiellement grâce à l’appui de certaines démocraties occidentales comme les États-Unis, la France, l’Espagne ou l’Italie. Leurs dirigeants ont soutenu et protégé ces régimes, de façon directe ou indirecte. Ce sont donc des mécanismes externes qui ont bloqué l’évolution intérieure vers un régime démocratique. Il ne faut certes pas négliger la force des dictatures et leur capacité de nuisance, mais il faut rappeler aussi que l’appui de démocraties vieillissantes a longtemps empêché la naissance de nouvelles démocraties dans le monde arabe.

La peur de l’islam politique a également joué. Dans les années 2000, Kadhafi ou Ben Ali se sont engagés sans retenue dans la lutte contre le « terrorisme islamique », puis dans la gestion des flux migratoires, et certains gouvernements occidentaux ont dès lors continué à les protéger en échange des services rendus en la matière. Toutefois, il faut noter — et c’est un vrai souci — que le soutien des démocraties occidentales aux dictatures n’était pas seulement lié à la défense de leurs intérêts (ou supposés tels), mais aussi à un racisme plus ou moins conscient, impliquant que les sociétés arabes seraient définitivement allergiques à l’ambition démocratique. Vu sous cet angle, un changement en terre arabe n’aurait pu déboucher que sur des dictatures islamistes, assimilées par les responsables politiques européens aux dictatures communistes dont ils venaient de se débarrasser. Heureusement, avec les révolutions du « printemps (8) arabe », le principe de réalité, à savoir que le monde arabe est tissé de sociétés complexes, éprises de justice et de liberté comme toutes les autres sociétés, s’est rappelé à l’histoire et aux yeux des dirigeants occidentaux.

Les atouts et l’ambition du « modèle tunisien »

Tout s’est passé à la manière d’une éruption volcanique. Pendant le temps interminable de la léthargie, la pression augmentait inexorablement et en silence dans la chambre magmatique. Puis ce fut l’explosion, qui a rendu visible à tous ce que seuls les fins vulcanologues voyaient sous le calme trompeur.

Parmi les révolutions qu’a connues le monde arabe, la révolution tunisienne se distingue non seulement par son antériorité, mais aussi parce qu’elle a été autonome et pacifique. Il y a eu un peu plus de trois cents morts : c’est évidemment beaucoup trop, mais assez peu si on rapporte le sacrifice des martyrs aux bouleversements qu’il a permis, non seulement à l’échelle de la Tunisie, mais à celle du monde entier. En Libye, la révolution a eu besoin d’un appui militaire extérieur. En Egypte, la révolution est demeurée autonome, mais le prix à payer a été très lourd. Au Yémen, le soulèvement a également fauché de nombreux révolutionnaires et la révolution demeure à ce jour inachevée. En Syrie, les manifestations populaires se sont transformées en une guerre civile catastrophique pour le pays et tous ses citoyens. Là où les dictateurs résistent, la facture en larmes et en sang s’alourdit de jour en jour.

Quels que soient le processus ou le prix à payer, toutes les sociétés arabes sont engagées sur le même chemin. (9)

L’ancien système politique doit être détruit et le sera partout, à plus ou moins long terme, avec plus ou moins de dégâts. D’ici dix ou vingt ans, tous les régimes arabes se seront transformés. Dans ce cadre, l’expérience tunisienne est intéressante à un double titre. D’une part, la révolution a été rapide, relativement peu sanglante et réalisée sans intervention extérieure. De l’autre, le processus de démocratisation est fondé sur le choix de bâtir une démocratie non sur l’affrontement inexpiable des forces politiques, y compris par voie électorale, mais sur la volonté partagée de trouver un consensus entre les deux grandes composantes fondamentales de la société : la partie moderniste et la partie traditionaliste. Cette exigence se retrouve aussi bien dans l’écriture de la Constitution qu’au sein du gouvernement des affaires de l’État. Elle nous vient de notre histoire, car le dialogue et la négociation font partie de notre tradition. Nous ne sommes pas les descendants des Phéniciens pour rien : cela fait 3 000 ans que nous négocions !

Deux ans après la chute de Ben Ali, nous nous trouvons dans un processus encore convulsif à maints égards, mais demain, nous pourrons être un exemple pour de nombreux autres pays. Si la Tunisie parvient à maintenir ce consensus et à faire redémarrer sa machine économique — ce qu’elle est train de faire —, elle pourra devenir un véritable laboratoire. Si la Tunisie réussit, son modèle pourra peut-être servir en Libye, au Yémen, en Syrie…

Plusieurs facteurs me rendent confiant en notre capacité à réussir notre transition démocratique. D’abord, la population tunisienne est réduite, homogène, sans minorités, avec une classe moyenne très nombreuse. Dans un pays de quelque 10 millions d’habitants, presque tout le monde se connaît et, si on peut se déchirer comme une famille, on sait également comment se réconcilier. Bien sûr, (10) les très pauvres et les très riches existent en Tunisie, mais l’écart est bien moins fort que dans les autres pays arabes. Et nous sommes épargnés par les tensions qui peuvent exister et être instrumentalisées entre chiites et sunnites, comme en Egypte ou au Moyen-Orient, ou entre les musulmans et les autres minorités religieuses.

Ensuite, nous sommes très majoritairement soucieux de maintenir la paix et d’aboutir à une entente de fond, en dépit des divisions politiques ou sociales qui traversent notre société. Nous avons été façonnés par notre histoire et notre géographie. La Tunisie est en effet un petit pays, ouvert sur la mer et avec très peu de montagnes : cela nous a appris la nécessité du dialogue et a aiguisé notre capacité à faire avancer l’histoire sans creuser de tranchées ni échafauder de barricades. Car, en cas de guerre civile, il n’y a en Tunisie aucun endroit où se réfugier et se dissimuler, ni dans l’arrière-pays ni dans les villes, relativement petites et peu propices à la guérilla urbaine. Un ami algérien m’a dit un jour : « Vous, les Tunisiens, vous ne vous rebellez jamais ! » Je lui ai répondu : « Donnez-moi vos montagnes et vous allez voir ce qu’on va faire ! »

Nous avons toujours déployé toute notre énergie pour éviter les batailles sans fin et les affrontements déchirants, afin de parvenir à des solutions négociées et satisfaisantes pour tous. Mais le fait que nous soyons un peuple pacifique ne signifie pas que nous ne soyons pas déterminés, comme notre révolution l’a montré. Ce livre est le récit de ma détermination, en tant que citoyen tunisien devenu Président, en tant qu’opposant passé par la prison et l’exil avant d’entrer au palais de Carthage, à participer à l’invention d’une démocratie du XXIe siècle.

Carthage, le 7 mars 2013.

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