Le droit de disposer de soi

Deux facteurs m’ont incité à produire ce texte : un film, « fuera del cielo » (où rêve et réalité sont « enchaînés ») et un texte de Tassadit Yacine sur Bouloufa (où est comparée la situation de la femme en contextes kabyle et français).

On ignore trop souvent que le droit de disposer de soi est la condition du droit d’être disponible pour autrui. Aussi disposer de soi pour un être démuni signifie souvent être disponible pour un être doté de capitaux, au service duquel il pourra entrer.  Libre de droits, disponible pour autrui est la chance d’un être démuni de droits plutôt que disponible à soi et pour soi. En Droit, cela veut dire que nous pouvons disposer, aliéner nos droits contre ceux d’autrui ou gracieusement. Cela signifie que nous sommes institués propriétaires et que nous sommes libres de contracter et d’échanger nos droits. Et bien entendu cette liberté n’exclut pas les rapports dissymétriques réels entre les contractants. L’argent, équivalent général, suprême aliénation et suprême liberté, nous permet de convertir tout droit en un autre.

Dans un contexte où l’individu, démuni et jeté dans l’existence, n’a aucune maîtrise sur ses conditions d’existence (il doit travailler pour autrui pour « gagner sa vie »),  la disponibilité pour autrui précède la disponibilité pour soi (que recoupe dans le cas du salarié l’opposition travail/loisirs). Dans une telle perspective le degré de liberté, de disponibilité à soi et pour soi, dépend de la disponibilité d’autrui pour soi. A partir de là, on entrevoit une certaine définition de la liberté que j’emprunterai volontiers à Adam Smith : le pouvoir de commander au travail d’autrui.

Pour être disponible à soi il faudrait cette liberté intérieure que ne résorbe pas notre condition objective. Il faudrait une existence quant à soi, une demeure sinon secrète du moins distincte de celle collective que nous avons choisi d’habiter. Pour être disponible pour soi, pleinement, il faudrait accorder sa réalité à son rêve. Il faudrait accorder son être quant au monde, à son désir d’être. A l’ère du marketing, et même en tout temps, il faut avouer qu’il s’agit là d’un privilège auquel ne peut accéder qu’une minorité de « marginaux ». Au-delà du rêve collectif, quelques fourmis travaillent à ce qu’il ne soit pas rattrapé par la réalité. Car qu’est-ce qu’un rêve sinon ce qui excède notre étant, ce qui dégage l’horizon, le ciel de la terre ? Si donc la liberté consiste dans le pouvoir de commander au travail d’autrui, on aura compris que disposer de soi c’est disposer d’autrui et pas seulement de soi. Et afin que disposer de soi ne soit pas destruction d’autrui, il faut que le rapport entre soi et autrui ne soit pas arbitraire mais fécond. Ce sont les rêves des individus qui arment le rêve collectif et c’est le rêve collectif qui porte les rêves individuels. La liberté est collective avant d’être individuelle et sans libertés individuelles il ne peut y avoir de liberté collective : il faut faire son chemin avec cela.

Il faut donc admettre que pour que la liberté soit chérie, il faut qu’elle accroisse nos droits de manière générale,  qu’elle accroisse notre liberté de contracter et de commander au travail d’autrui, dans un jeu à somme non nulle. Autrement, le bonheur des uns (liberté de commander), ferait le malheur des autres (liberté d’obéir, liberté de se faire déposséder de ses droits).

Dans un jeu à somme nulle, comme le fut la féodalité européenne privée de conquêtes extérieures, la liberté et la compétition  conduisirent à la monopolisation (Norbert Elias). Mais cette monopolisation (liberté des uns et soumission des autres) qui conduisit à la monarchie, rendit service à la liberté générale en permettant la formation d’une hiérarchie militaire unique qui empruntant son modèle à l’Eglise, entraîna la formation d’une force plus puissante dans la compétition internationale. A nouveau les conquêtes extérieures furent relancées et le jeu pu à nouveau s’élargir et faire de la place à la hiérarchie de l’argent, longtemps combattue, contenue, par l’Eglise.

La liberté a donc ses contextes. Si elle constitue le vecteur du changement, elle prend sa direction de la dynamique des rapports de force, du contexte, selon que nous sommes dans un jeu à somme nulle ou non nulle, selon que la liberté se trouve du côté de celui qui accroit ses droits ou de celui qui en perd.

Et son contexte global. Ce n’est pas un hasard, si la civilisation berbère villageoise fut contemporaine à la fois des empires antiques, de la civilisation féodale guerrière puis urbaine bourgeoise et impérialiste. L’expansion et transformation des unes s’accompagne de la fixation de l’autre. On peut considérer que les berbères des villages montagnards constituaient des débuts de formation de cités antiques dans les hautes plaines. Villages aux habitudes d’agriculteurs qui ne purent se constituer en cités antiques pour défendre leur territoire et qui durent se transporter dans les montagnes pour conserver leurs habitudes et assurer leur défense.

Dans le cadre de l’impérialisme (monde dominé par des sociétés guerrières expansionnistes), la liberté de disposer de soi (entendu au sens individuel) dans une société dominée, est une liberté de contracter qui met la disposition de soi à l’emprise extérieure. En particulier, une disposition de soi (au sens collectif) qui libère donc l’emprise collective sur les ressources naturelles et les rend disponible à l’appropriation externe. Cette déprise interne et cette emprise externe se mettent en place de façon violente  avec l’intervention coloniale, on peut parler de « prolétarisation violente ». Elle se met en place de manière non violente, c’et-à-dire sans résistance possible, lorsque l’Etat national tire ses revenus de la dissipation de la rente et que cela détruit les activités sociales par substitution d’importations pour rendre l’individu disponible au contrat externe.  On peut parler de « prolétarisation douce ».

On aura compris que sans disposition de soi collective, l’aventure individuelle est fort risquée. Bien que vitale, comme peut le faire comprendre le film cité, son chemin est parcouru d’innombrables avortements. Sauver une vie, qui aspire à la plénitude, se traduit par le gâchis de nombreuses vies. On peut soutenir  que l’aventure villageoise berbère et ses immigrations racontent une histoire du monde comme le fait une autre aventure humaine. Elle est toujours inscrite dans toutes les temporalités du monde, jusque dans ses marges. Mais pour subsister, rester sur sa voie, elle a depuis longtemps pris une forme particulière de disposition collective.  Si on reprend la situation de la femme chez les Kabyles, elle n’est pas plus dominée qu’en situation européenne, si on arrête de faire des comparaisons immédiates et décontextualisées : la femme des sociétés dominantes participe d’un pouvoir d’achat collectif plus élevé et achète des droits plus nombreux. Elle occupe la même place dans deux structures différentes mais comparables. Un rôle de reproduction dans des sociétés guerrières différenciées dans un cas, indifférenciées dans l’autre. En attendant que la fonction de reproduction se détache du corps de la femme et du couple hétérosexuel, ce à quoi la science et le progrès technique peuvent porter les sociétés dominantes. En fait ce n’est pas le statut de la femme qui est supérieur c’est celui de la société à laquelle elle appartient. Supériorité de la société guerrière de classes. Bien sûr, rien n’empêche la femme de se prévaloir du statut de sa société et de le défendre. Mais alors il faut aussi en assumer la face cachée : elle fait partie de cette armée industrielle et domestique sans laquelle la société guerrière dont elle est membre n’aurait pas conquis le monde. S’il faut comparer directement le statut des femmes, il faut donc le faire dans le cadre de la chaîne de la domination : dominant-dominant, dominant-dominé, dominé-dominant et dominé-dominé, pour éviter la vaine polémique. L’une est dominante-dominée, l’autre est dominée-dominée. De qui cette dernière est-elle la plus proche ? La rupture de la chaîne en son dernier maillon conduira à quelles autres ruptures ? Elle mettra à bas le chaînon précédent, puis il faudra recomposer la chaîne ?  Qui la recomposera ? Les chaînons et la chaîne toujours présente. Les opprimés doivent savoir qu’ils sont tenus par des chaînes qui se tiennent et tiennent le monde entier. Elles sont quand même des chaînes, faites de maillons, puissants et faibles. C’est pourquoi il faut penser global. Mais ils ne peuvent changer l’état du monde qu’en agissant ici et là. C’est pourquoi il faut agir local, sans que l’on puisse être poussé à confondre effet global et effet local. On peut reprendre ici, ce que nous disions de l’individu et du collectif et l’étendre du collectif simple aux grandes collectivités, on ne peut remettre en cause la chaîne de domination que collectivement. L’individu peut certes parcourir toute la chaîne, mais combien sont-ils et combien se souviennent de leur origine et pensent à la secouer ? Sans disposition collective de soi pas de liberté individuelle largement partagée.

Pour conclure. La liberté peut être source de dissipation et d’entropie tout autant que d’accumulation et de puissance. L’Etat national importé a poursuivi le travail de libération des anciennes emprises collectives sur les territoires. Il a assumé la politique d’une prolétarisation douce. La dissipation de la rente a élevé le pouvoir d’achat conjoncturel par les importations, ce qui a empêché l’accumulation du capital industriel et agricole, ce qui a occasionné la destruction du capital naturel et du capital social des sociétés locales. Il a aliéné le capital naturel dont nous disposions, les armes de la liberté selon Bourdieu (entre liberté et compétition il y a parfois identité), pour le revenu que procure sa dissipation. Il n’a pas conduit à l’établissement de nouvelles emprises locales valorisantes, de pouvoirs et libertés collectives qui puissent faire de la liberté de contracter un instrument de puissance de l’individu et de la collectivité nationale. C’est pourquoi la libéralisation qu’il conduit reste informelle, incertaine d’elle-même et c’est pourquoi les couches supérieures ont tendance à s’identifier dans une liberté extérieure plutôt que dans une liberté intérieure.

DERGUINI Arezki

Bgayet le 13.03.2013.

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3 réflexions sur “Le droit de disposer de soi

  1. dr. lhileh dit :

    شكرا لك أخي درقيني على هذا العمل الجيد، لكن حبذا لوكان بالعربية أيضا ، لأن هناك جزائريون ، وأنا منهم يصعب ، عليهم قراءة النصوص المكتوبة باللغة الفرنسية، فعملك ، والله ، رائع جدا لكن يحتاج فقط إلى بعض الإضافات، وفقك الله
    د. الطيب لحيلح
    كلية العلوم الاقتصادية جامعة العربي بن مهيدي. أم البواقي

    • derguinidepute2012 dit :

      Pouvez-vous m’aidez en cela ? J’accepterai de travailler avec vous ou quelqu’un qui serait prêt à le faire. Pour le moment je n’arrive pas à faire le saut. On ne pense pas avec les mêmes mots dans deux langues différentes.

    • derguinidepute2012 dit :

      شكرا أخي د. لحيلح و لكن الترجمة ليس بالأمر الهيّن. فالتفكير يكون في لغة و من لغة إلى أخرى يختلف و المراجع أيضًا. و لك أن تعمل أكثر باللغات الاجنبية و عندك الآن أداوات كثيرة تساعدك في ذلك. وفّقنا الله لما يحبّ. سلام عليكم.

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