RETOUR DE GHARDAÏA

Nicolas_Bouteflika_3eMandat_2_403340907  Pour la première fois depuis que j’ai été élu député à l’assemblée populaire nationale (APN), j’ai ressenti quelque fierté. Nous sommes allés dans les régions du Sud au contact des populations pour attirer l’attention nationale et ouvrir notre session parlementaire. Que nos médias n’y ait prêté que peu d’attention, sinon l’hostilité par laquelle a été accueillie la délégation de Laghouat,  n’est pas pour étonner. Voilà qui ne fait que confirmer les habitudes du pouvoir à vouloir rester seul en charge des dossiers avec ses partenaires privilégiés. Nous avons débuté par un séminaire du groupe parlementaire et nous l’avons achevé en allant à l’écoute des populations par une répartition du groupe à travers quatre wilayas : Ghardaïa, Laghouat, Ouargla et El Oued. Je suis resté avec la délégation de Ghardaïa qui a assisté au cours de la matinée au dénouement du procès politique d’un militant du FFS. L’après-midi nous avons rencontré des membres de l’Assemblée populaire de wilaya, puis des militants de la section du FFS et sommes allés constater l’état de populations réfugiés à l’heure de leur regroupement nocturne. Nous avons terminé en soirée par un débat entre militants et députés.

J’aurai pu intituler ce rapport, « fin ou nouvelle vie de l’Etat importé », car il m’a paru en effet que la phase de la souveraineté sur la base de l’Etat-nation européen importé était terminée. Du moins pour ce que l’on appelle les Etats voyous ou défaillants. Si nous voulons continuer à honorer la mémoire des martyrs de la révolution il nous faudra bientôt reconnaître la nécessité d’une nouvelle révolution. Les « héritiers », qui ont hérité tout à la fois de la révolution et de la colonisation, devront se délester de l’héritage colonial s’ils veulent continuer à figurer dans la filiation des héritiers de la révolution.  Nous avons le choix entre d’une part la guerre civile, une militarisation accrue de la société, pour assurer l’approvisionnement des nations industrielles et maintenir la monopolisation des ressources par un pouvoir central, ou d’autre part la construction de nations sur la base des réalités historiques africaines de longue durée que les Etats postcoloniaux ont combattu sans pouvoir en venir à bout. Cette négation des réalités historiques est la cause de l’exclusion des populations et de l’échec des révolutions agraires et industrielles en Afrique. Pour transformer des sociétés, il faut leur adhésion, leur participation. Le « développement » n’a été que le récit occidental de la transformation qui a poursuivi le projet colonial de dépossession des populations de leur histoire.

En effet le consensus national entre le Nord et le Sud semble être définitivement rompu à la faveur du nouveau contexte international. Dans un contexte économique de crise, où les riches s’enrichissent davantage et les pauvres s’appauvrissent davantage, où les anciennes puissances industrielles elles-mêmes doivent faire preuve d’une grande agressivité pour ne pas en subir les effets destructeurs ; dans un nouveau contexte technologique où la guerre prend de nouvelles formes et de nouvelles stratégies, on assiste à un renversement de position des puissances occidentales qui ne souhaitent plus s’appuyer sur le principe de la souveraineté nationale pour  asseoir leur suprématie quant à ce qui concerne un certain nombre d’Etats dont l’entretien se révèle fort coûteux pour leurs intérêts. Ce qui expose les territoires de la majorité des Etats africains à la fragmentation. Les populations dépossédées des ressources de leur territoire sont encouragées à réclamer la souveraineté sur leur territoire (exemple du Darfour). En effet la nouvelle guerre contre le terrorisme et la construction de grands ensembles concurrents veut s’appuyer sur des Etats amis pour reconstruire une suprématie que menacent les pays émergents  par la dynamique de redistribution du pouvoir d’achat mondial qu’ils occasionnent et qui portent la crise à l’intérieur des anciennes nations industrielles. La fragmentation vise à établir le contrôle de territoires par des forces armées amies qui seront dépendantes de la protection occidentale avant de passer à une recomposition globale autour d’Etats amis (Tchad par exemple) favorable aux puissances occidentales.

Nous avons entendu dire que la séparation du Sud et du Nord est inévitable, qu’elle est déjà en œuvre et que les populations du Sud n’en sont pas responsables. En effet, le dénuement des populations du Sud, le contrôle total de l’activité par le Nord, l’exportation des richesses de leur territoire tout cela maintenant submerge la conscience des citoyens. Ce qui vient troubler celle-ci ce sont les contradictions internes dont souffrent ces populations. Le mythe de l’unité nationale est en train de voler en éclats. Les « héritiers » de la colonisation qui ont adopté les techniques de la contre-insurrection pour gouverner le pays, continuent à développer le projet colonial, ils veulent se fabriquer des élites locales à partir des élites traditionnelles largement ( al a3ouane) déconnectées de la jeunesse en lieu et place d’une réelle unité des populations.

La jeunesse du Sud pointe du doigt l’Etat importé qui ici apparaît à l’œil nu. En effet ici, de l’Etat tout est importé, jusqu’à la population de l’administration. Dans la ville de Ghardaïa cette population est concentrée sur un seul site à la manière des forteresses médiévales occidentales qui ont commencé à disparaître avec l’arrivée du canon. Dans la wilaya de Ghardaïa le mélange des populations dont l’Etat importé n’a cessé de développer la politique pour finalement accroître les divisions internes des collectivités locales, a été sans effet. Nous avons trois populations disjointes : celle de l’administration à la population étrangère, celles des berbères mozabites industrieuses et commerçantes et celle des Arabes (sha3ambâ) plutôt guerriers dont fait partie l’émir Belmokhtar.  Lors de récentes élections, la tribu des « sha3ambâ » est venue assiégée la citadelle administrative pour veiller à ce que ses candidats soient élus. Tout se passe comme si elle n’avait rien perdu de son esprit de corps. A l’ère des drones on imagine dans quel état peut être réduit cette wilaya : une destruction de la citadelle conduira la wilaya vers une confrontation entre des populations livrées à elles-mêmes et dont l’animosité est entretenue depuis longtemps. La guerre civile est à portée de main. Aujourd’hui à chaque frontière sociale est interposée une force de sécurité. Si elle avait ordre de se retirer et qu’un acte hostile venait à être déclenché, l’étincelle mettrait le feu. Si cela devait arriver, la population civile pacifique n’aurait pas d’autre recours que de réclamer une protection extérieure. Que celui national fasse défaut, il faudrait faire appel à celui international. Et de l’ennemi extérieur de trouver un allié interne. L’internationalisation de la question serait ainsi à portée de main. On voit l’enchaînement dans lequel peut être prise la région. La wilaya de Ghardaïa est un bon microcosme pour celui qui veut comprendre la nouvelle révolution dans laquelle le monde est en train de rentrer. Ou bien nous reconstruisons de nouveaux ensembles avec les populations, les aidons à dépasser leurs contradictions internes ou bien le monde et l’histoire recomposeront pour nous les ensembles nécessaires à leur progression et leur stabilité.

Il nous faut prendre conscience aujourd’hui qu’il nous faut séparer l’ héritage révolutionnaire de l’héritage colonial,  pour ne pas subir le monde et pour dépasser nos contradictions internes afin qu’elles ne se transforment pas en contradictions principales pour nous mettre au service de la manipulation extérieure. Nous devons par conséquent aussi comprendre qu’il se trouvera toujours des clients de l’Etat importé et que pour enclencher une nouvelle histoire révolutionnaire il nous faudra, lors des prochaines élections présidentielles que l’on essaye de minimiser médiatiquement, les démettre de la charge de notre destinée.

 

Arezki DERGUINI

Bgayet le 05.03.2013

 

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