Crédibiliser les institutions au sein de l’« Eurafrique » ou de la « Chindiafrique »

130208repubblica 1. L’impérialisme (la relation de domination internationale) approfondit l’asymétrie entre nations. Il produit des « nations riches »  qui accumulent les moyens de puissance et des « nations prolétaires » (Pierre Moussa 1960) qui perdent leurs moyens de subsistance. Il transforme la richesse des peuples dominés en pauvreté, il transforme nomades et agriculteurs en prolétaires misérables. Il plaque un système de domination  sur les nations émergentes qui extrait les rentes et les surprofits. Il écrase ainsi les forces collectives par des forces prédatrices impérialistes et compradores en inondant leurs marchés, en détruisant leurs systèmes de valeurs et en refoulant sur les marges les déviants, les délinquances et les résistances. Il conduit à la faillite des Etats qu’il a lui-même contribué à établir, il fabrique des sociétés de purs consommateurs qu’il conduit à l’effondrement.

Après que le système de domination qu’il a établi sur l’Afrique ait épuisé ses ressources ou  perdu sa capacité de capture, il le remet en question pour en construire un nouveau plus approprié aux nouvelles conditions de sa perpétuation. Après avoir longtemps vécu des frasques d’un Kaddafi, il les révèle pour s’en défaire. Adaptation à l’apparition/disparition de certaines ressources (épuisement d’anciens sites, découverte de nouveaux sites), adaptation à ses nouveaux besoins (crise du fordisme, crise énergétique, nouvelle révolution industrielle), à l’émergence de nouveaux acteurs internationaux (pays émergents, organisations non gouvernementales, industrie du kidnapping, terrorisme).

Le système néocolonial et impérialiste est une construction des sociétés guerrières occidentales. La société occidentale n’est pas une société des égaux, elle est une société de guerriers, une société de classe. Les rapports de classe s’aménagent selon les rapports de forces. La classe ouvrière a fait contrepoids à la classe possédante dans l’Etat nation occidental, pas dans l’Etat-nation africain. Ce qui a rendu possible la différenciation du capital et sa diffusion sociale. Pas dans la nation africaine : l’Etat qu’importent les élites politico-militaires n’a pas de contre-pouvoirs.

La relation de domination impérialiste intègre une société postcoloniale africaine mimétique, dont les traditions se sont desséchées et faute de produire des hiérarchies légitimes a adopté un comportement mimétique vis-à-vis des standards mondiaux dominants. La relation de domination passe du modèle du maître et de l’esclave à celle propre au genre. La société mimétique[1] est entretenue dans la dispersion jusqu’à l’aliénation de ses ressources naturelles après quoi elle est abandonnée à elle-même pour s’effondrer.

2. Selon cette description, la crise c’est quoi ? Suite à la monopolisation, la centralisation, l’épuisement des ressources « découvre » l’état critique  des populations que le système de domination a converti en consommateurs par l’aliénation de leurs ressources (Pierre Jalée, le Pillage du Tiers-Monde, 1965). Il « découvre » le processus de prolétarisation des sociétés traditionnelles qu’avait recouvert le processus de distribution de la rente naturelle. La reconstruction du système de domination ayant eu pour enjeu dans une première phase l’appropriation des ressources minières, aura dans une seconde phase une appropriation d’un autre type de capital naturel : le capital foncier.  La crise est donc effondrement de la société et de l’Etat.

3. Dans ces conditions comment caractériser la « souveraineté nationale » et que signifie « une transition vers la démocratie », vers la souveraineté populaire ?  L’objet de la souveraineté nationale sous le système de domination impérialiste consiste dans le contrôle de l’appareil d’extorsion de la rente et la détermination de la part qui en reviendra aux différents centres d’extraction. Pour ceux qui constituent l’autorité nationale importatrice de l’Etat central, la question devient progressivement « qu’est-ce que l’on gagne » dans ce système ? Le système impérialiste et la société mimétique transforment l’appareil d’extraction en système corrompu et corrupteur.

4. Que signifient dans un tel contexte les velléités de « transition vers la démocratie », de formation d’un « peuple souverain » ? La poursuite d’un cheminement où s’enclenchent des processus de décentralisation, de recentrement à échelle humaine pour prévenir les processus d’effondrement, arrêter l’extension des processus d’expropriation, qui rendra possible une expérimentation sociale et l’émergence de processus de reconstruction des individus, des groupes,  de la société et de l’Etat. Ils consistent à anticiper le démantèlement violent d’un système corrompu et corrupteur obsolète relais de l’impérialisme et à le prévenir. Ils consistent à préparer les cadres d’une mutation de la société, d’une société mimétique à une société qui s’incorpore le monde pour construire son indépendance relative.

5. Il est fort probable que les forces impérialistes se préparent d’ores et déjà à construire une « Eurafrique » pour  se protéger d’un aménagement critique du monde ou des conséquences d’une faillite future de l’Etat algérien et un effondrement de la société, en les libérant du système actuel corrompu. Il importe que les forces internes de l’alternance ne « réagissent » pas à un tel projet et ne le laisse pas mûrir jusqu’à ce qu’il apparaisse telle une ingérence externe, mais comme vis-à-vis d’une opportunité du monde pour réaliser les mutations nécessaires à nos constructions sociales et étatiques. Il s’agit de se mettre à la hauteur d’un monde en profonde mutation et en restructuration. A l’inverse des forces compradores qui se sont « rendus » au système impérialiste[2], se sont « coulés » dedans, il faut prendre part au système du monde en tant que sociétés et Etats : choisir quelle « Eurafrique » ou « Chinindiafrique » on veut appartenir.

6. Quel consensus politique et social pour donner une telle direction au mouvement social et politique ?

Rompre avec les processus de centralisation qui exproprie les populations de leur devenir, de leurs ressources et moyens de subsistance. Mais alors que signifie décentraliser l’activité autrement que de la manière négative qui consiste à diviser le centre ? Cela signifie crédibiliser les institutions, c’est-à-dire les construire avec la société, du bas vers le haut, pour fonder une dynamique unitaire. Autrement dit, établir les conditions propices à l’émergence et à l’obsolescence d’autorités, de normes et d’institutions locales et nationales qui produisent du commandement et de l’obéissance[3], qui régularisent l’activité. Pour ce faire, on peut suggérer quelques principes directeurs :

–            en priorité libérer l’école, le système éducatif, par quoi la société, les groupes et les individus se projettent dans le futur. En effet sans une école crédible, les divers investissements, militaire, culturel, politique et économique sont déconnectés de l’investissement social, de l’investissement privé. La libération du champ culturel précède celle du champ politique et économique. On apprend à devenir maître en tout art, guerrier, juge ou entrepreneur pour ne citer que ceux-là. La non valorisation de l’éducation est la mère de tous les maux.

–            ensuite crédibiliser la justice sans quoi pas de contrats crédibles, pas de sécurité des biens et des personnes. Pas d’économie, pas de développement. Une mesure radicale est ici nécessaire pour rompre avec l’Etat importé, un peu comme le firent les Etats-Unis d’Amérique. Il faut élire les juges et les procureurs pour rendre à la société l’expérience de la justice, la production des normes et des institutions.

–            Adopter le principe de transformer le « citoyen » de « consommateur pur » (prolétaire rentier) en « producteur consommateur », agent actif de ses propres comptes et de ceux du monde. La définition de régions cohérentes permettrait à la société de faire corps autour de ses producteurs et à ceux-ci de faire corps avec leurs milieux leur donnant ainsi la possibilité d’être des vecteurs de transformation de leurs milieux dans la perspective d’un développement durable. Il faut fonder de nouvelles politiques de la demande. Aujourd’hui l’automobile est le secteur qui oriente la consommation et les importations. Il crée par mimétisme avec l’Occident une demande nationale. Il apporte son soutien à la croissance de l’industrie automobile en crise, vecteur principal de la seconde révolution industrielle. Il justifie le programme d’exportation des hydrocarbures et celui de réalisation de travaux publics, générateurs tous deux des surprofits des capitalismes d’Etat. Les régions ne pouvant se suffire par elles-mêmes,  des contrats d’association ou de coopération jusqu’avec des régions étrangères pourraient être établis entre elles. Cela permettrait de soustraire leurs ressources de l’emprise des capitalismes d’Etat et de les mettre au service du développement durable des régions concernées.

–            Le cadre politique d’une telle crédibilisation apparaît alors dans la mise en place progressive d’instances politiques régionales. Il faut aller dans la perspective d’élire les Walis. L’autonomie de la société étant donné son niveau de développement, l’échec de l’expérience de la construction d’une économie immédiatement nationale passe par une individualisation des régions en mesure de construire des segments d’économies cohérentes de marché. Si nous refusons un tel mouvement, nous acceptons de ne pouvoir jamais construire d’économie cohérente.

7. Comme on peut le déduire, la question de la primauté du politique sur le militaire n’arrive qu’incidemment. L’autonomie locale du judiciaire, la construction de l’autonomie productive de la société par le resserrement du lien entre les populations et leur territoire, conduisent à la séparation de la police locale et du militaire, du politique local et du militaire, à la mise en perspective d’une armée professionnelle qui tiendrait ses finances d’une économie productive et sa doctrine de la sécurité de la défense de nations et de leurs territoires. Avec les sociétés guerrières occidentales qui placent l’investissement militaire à la pointe de l’investissement technologique et économique, et qui poussent les autres à en faire de même, il faut à l’Afrique une autre armée que celles que lui a légué la période des indépendances. Tout d’abord une coopération entre ses Etats les plus importants. A l’ère de la globalisation des menaces et de la défense, il est évident que l’absence de coordination entre le Nigéria et l’Algérie est la défaillance qui justifie l’intervention française au Mali.

8. Last but not least, les processus de décentralisation recentrement ne peuvent inquiéter que si on les imagine évoluant hors de tout cadre ou dans les vieux cadres étriqués. Il faut donner donc à ces processus le cadre général dans lequel ils pourront, ils devront s’inscrire pour se développer. Ferons nous notre place dans les futures « Eurafrique » ou « Chinindiafrique » ? C’est pourquoi il ne faut pas vouloir se construire contre le monde, mais avec le monde, dans son mouvement général. C’est la seule manière d’établir des aménagements stables et de réfréner les velléités impérialistes des sociétés guerrières et leurs justifications. Le système impérialiste n’est pas une fatalité et les perdants seront ceux qui auront résisté au cours de l’histoire, certes à tracer mais avec la multitude et entre nécessité et liberté.

 

Arezki DERGUINI

Bgayet 26.02. 2013.


[1] Qu’on  pourra aussi désigner comme « société « traditionnelle » moderne » par opposition à la société moderne tout court basée sur l’innovation. En arabe, traditionnel et mimétique ont la même racine : imiter (kallada).  Après avoir imité ses ancêtres ou ses saints, elle imite ce qui subsiste à sa portée.

[2] et dont l’adage pourrait être le suivant : que pouvons faire de mieux que « servir pour nous servir » ?

[3] Une réflexion à partir des trois types de domination de Max Weber : du charisme du chef à la rationalisation de l’activité : sa traditionalisation et sa bureaucratisation, me semble un excellent point de départ pour faire la généalogie de la « domination ».

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