DISSIPER L’ECONOMISME NAIF ET SUPPRIMER LES BASES DE L’ECONOMIE DE RENTE[1]

Il convient aussi de reconnaître que le blocage (1065) des économies arabes provient du développement du patrimonialisme, des habitudes du secteur privé de ne travailler qu’à l’abri des protections douanières ou d’avantages indus et passe-droits obtenus de l’État ou du secteur public, de la défiscalisation légale ou de fait des investissements nouveaux et des profits de toute sorte, du refus de la prise de risque, de la préférence pour les investissements immobiliers.

Quand aux pays arabes, s’ils voulaient sortir de leur marginalité économique, ils ne manquent ni de capitaux … ni de cadres … C’est uniquement l’effondrement des légitimités politiques, l’état général d’impotence des sociétés arabes, qui sont l’obstacle de base à une mobilisation productive de leur énorme potentiel financier et humain. … (1066).

(Il serait d’ailleurs logique), dans le cadre des réformes économiques de type libéral, qui sont timidement entreprises dans le monde arabe, que les secteurs pétroliers locaux soient privatisés. C’est aussi à une conception économique désuète et complètement dépassée

qu’il faut attribuer le fait que personne ne songe à une telle privatisation, y compris dans les grands organismes multilatéraux de financement, tels la Banque mondiale et le Fonds monétaire international, pourtant si sourcilleux en matière de privatisation des sociétés étatiques. La grande prospérité américaine s’est en partie bâtie avec la richesse pétrolière laissée aux mains de l’appropriation privée. Dans le cas des pays arabes, seule cette privatisation serait en mesure de casser un des piliers de la patrimonialisation des économies locales que nous avons décrites au chapitre 20 et qui maintient les sociétés arabes dans un état de marginalisation totale au sein de l’économie internationale, en dépit de cette richesse pétrolière. Une telle privatisation conduirait par la force des choses à une révision progressive de la doctrine dépassée des Etats-Unis concernant la sécurité des approvisionnements énergétiques.

En ôtant aux États la propriété des gisements pétroliers pour la mettre entre les mains de millions d’actionnaires, dans le monde arabe en priorité, mais aussi sur les grandes bourses occidentales, on désamorcerait la symbolique mythologique de crises futures, telles que celle qui a servi de déclencheur à la guerre du Golfe, puis à l’invasion de l’Irak, et on ouvrirait la voie à des changements positifs profonds dans la vie des sociétés arabes. Pour que ces changements aient lieu, il faudrait que des fonds spécialisés gèrent une partie des actions qui devraient être distribuées gratuitement aux couches les plus défavorisées (1068) des populations arabes, leur donnant enfin le sentiment de ne pas être dépossédées de tout dans leur propre pays.

Enfin dans un tel contexte, les régimes arabes seraient amenés à revoir totalement le style de gestion qui les a caractérisés jusqu’ici; en particulier, l’impôt sur le revenu devrait être sérieusement mis en application, où introduit là où il n’existe pas. L’acte fondateur de toute dynamique démocratique est bien dans le fait que les citoyens payent leur dû à l’État, en particulier les plus fortunés d’entre eux, et qu’ils peuvent en particulier lui demander des comptes sur sa gestion et l’usage qu’il fait des deniers publics. De même les rapports entre gouvernements arabes, longtemps structurés par la dépendance des pays pauvres vis-à-vis des pays riches exportateurs de pétrole, prendraient une autre tournure. En fait ce qui changera drastiquement la vie socio-économique des pays arabes, ce n’est pas tant la privatisation de quelques hôtels ou usines de textiles ou du secteur des télécommunications, dont la technologie est toujours aux mains de sociétés occidentales ou asiatiques. Ces privatisations ne profitent, en effet, qu’aux nouveaux millionnaires et à quelques grandes sociétés internationales. En revanche, seule la privatisation des deux secteurs pétrolier et phosphatier qui ont transformé au cours des cinquante dernières années les économies arabes en économies rentières et patrimoniales passives, closes sur elles-mêmes, sera susceptible de changer la réalité économique arabe.

C’est par de telles transformations économiques, que l’on pourra assurer au Proche Orient, les fondements d’une transition beaucoup plus certai

ne et efficace vers la modernité politique et donc la démocratie. Cette voie de modernisation nous paraît moins tortueuse, à la fois plus pertinente et plus rapide que les divers types d’instrumentalisation de l’islam pratiqués jusqu’ici, spontanément ou sous (1069) l’influence des puissances occidentales, pour « assagir » le sociétés arabes, légitimer ou délégitimer leurs gouvernants et leur faire accepter les jeux d’une géopolitique dont l’épicentre se trouve dans une modernité qui leur échappe toujours.  La privatisation des secteurs pétrolier et phosphatier dans le monde arabe, en mettant fin au capitalisme d’Etat transformé en gestion patrimoniale de l’économie, pourra à la fois changer le jeu économique interne peu productif et le style de relations politico-économiques entre le Proche Orient et les puissances occidentales. Il n’y aura alors plus besoin de répandre des idéologies islamistes ou des appels à une solidarité méditerranéenne, comme le fait l’Europe, si agréables que soient les innombrables colloques sur le dialogue euro-méditerranéen et l’évocation des beaux jours de l’Andalousie musulmane.

1. In la Conclusion générale du livre de Georges CORM, « Le proche Orient éclaté 1956-2010« , sixième édition mise à jour, Gallimard, Paris 2005 et 2010 pour la postface

Former Minister of Finance of the Lebanese Republic, Economic Consultant to international organizations and Professor at Saint Joseph University in Beirut
Reproduction des pages 1066-1070, avec l’aimable autorisation de l’auteur et des maisons d’édition Gallimard et La découverte. Tous droits de reproduction réservés.
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