APN – niveau des députés ou organisation et enjeux des  »débats »

APN - niveau des députés ou organisation et enjeux des ''débats''

Dans des quotidiens nationaux, parfois en première page, nous avons pu constater la guerre engagée contre la représentation démocratique. A la veille des élections locales et présidentielles dont le pouvoir voudrait qu’elles se déroulent de la manière la plus démocratique possible (des élections mais un peuple absent, mais de mauvais élus et pas de président choisi par le peuple), comme se sont approximativement déroulées les élections législatives (un parlement mais une faible représentativité qu’on n’aura pas de cesse par ailleurs d’entamer continuellement), afin que le monde extérieur puisse lui délivrer un certificat de conformité, il s’agit de poursuivre la même œuvre : décrédibiliser les élections afin que celles-ci ne soient pas un moyen de résolution pacifique des conflits. Nous le répétons ici, le changement politique pacifique passe par la transformation pacifique des rapports de force (nationaux et internationaux)1, le débat, la négociation et des procédures d’arbitrage dont les élections ne sont qu’une forme, tel le tirage au sort ou l’alternance. Il ne doit pas donc étonner que la presse dite indépendante et le pouvoir converge sur un tel objectif de dé-crédibilisation : c’est une nécessité. Car notre presse n’est libre que pour pouvoir répondre aux incitations du pouvoir, elle que l’état d’urgence a depuis longtemps mis dans les rangs. Le Front des Forces Socialistes qu’il nous faut appeler aujourd’hui le Front tout court, a pour ambition de rassembler toutes les forces qui veulent militer pour un changement pacifique, et la démarche de participer aux institutions ne signifie pas qu’elle crédite le pouvoir de la même intention. Au contraire. Mais cela signifie que le Front refuse de suivre le pouvoir qui continue de rechercher la confrontation physique malgré ce qu’il en laisse voir2 . Car sa stratégie n’a pas changé, bien qu’elle soit devenue moins dure, printemps arabe oblige. Il continue de rejeter ses opposants dans l’illégalité pour pouvoir mieux les combattre. Il est clair que le changement pacifique se fera contre le pouvoir actuel et non avec lui. Mais il reste qu’il devra être pacifique pour pouvoir aboutir. Il devra recomposer les forces en neutralisant les violences. Et nous avons dit ce en quoi un tel changement pacifique consistait.

Ceci étant dit, je peux parler maintenant des débats de l’APN et du niveau des députés.

Tout d’abord, parlons de l’organisation des débats. En donnant la parole à chaque député individuellement l’APN n’a pas voulu de débats cohérents, elle n’a pas voulu laisser les députés organiser eux-mêmes leurs débats. Elle n’a pas voulu inciter à la construction d’un débat interne aux partis puis ensuite au sein de l’assemblée.  Elle a incité les députés à faire de l’APN un cahier de doléances, un bazar. La télévision servant à mettre en rapport le député et l’électeur. Le dispositif (intervention de cinq minutes et transmission télévisée) ici sépare l’élite aux besoins supérieurs de la masse aux besoins fondamentaux. En effet, la parole donnée pendant cinq minutes à chaque député a révélé les deux choses suivantes : le député devait lire son intervention pour pouvoir s’exprimer largement et répondre à l’attente de ses électeurs. Mais alors il renonçait à l’écoute des autres députés3 , il renonçait au débat. Nous avons pu le constater rapidement : après son intervention, le travail du député était terminé, il quittait sa place.

Mais voilà la presse a renoncé à analyser, elle continue de se placer au-dessus de ses sujets pour n’écouter que le mépris qu’elle porte envers la société. Alors Messieurs de la presse, à qui incombe la responsabilité du niveau des « débats » ? Quels sont leurs enjeux ? A ceux qui l’organisent ou ceux qui y participent en tant que simples participants et qui essayent de « tirer leurs épingles du jeu » comme ils peuvent ? Apprenez Messieurs que ce sont les règles du jeu qui font le jeu, mais pas tout le jeu heureusement pour les uns et malheureusement pour d’autres.  Le nouveau gouvernement, par le dispositif mis en œuvre (temps des interventions individuelles et transmission directe télévisée), continue à vouloir se simplifier la tâche, à vouloir se passer du parlement. Il croyait décrédibiliser les députés avec l’aide de la presse en retransmettant les interventions, tout en grappillant quelques idées par ci par là; les députés se sont adressés à leurs électeurs et militants. Qui a gagné ? La suite nous le dira, ce sera celui qui aura su conserver son avantage.

Après ce premier point sur l’organisation des débats, il me faut passer à un second point qui est celui du niveau intellectuel du député. Le rôle du député n’est pas de se substituer à l’expert et aux savants, il est de représenter la société dans le but de contrôler une autre partie de la société qui a été chargée de réaliser son programme (séparation des pouvoirs d’exécution et de contrôle). Il est celui que doivent convaincre les experts qui ont préparé le plan du gouvernement. Le parlement ne représente pas la société civile (hommes d’argent et de savoir en particulier), il représente la société dans son ensemble, de l’expert à la femme au foyer4 . « Celui qui n’est pas représenté pourra voir son intérêt oublié », ont répété les instances internationales. En ce sens le rôle du député est de mettre à plat la politique du gouvernement, ses intentions et ses actes, de sorte qu’il puisse être contrôlé, de sorte que ses actes puissent être conformes à ses engagements. Il doit comprendre, pour que la société puisse comprendre, ce que le gouvernement a fait et entend faire.

Pour cela deux préalables. Tout d’abord, il faut partir du postulat qu’il n’y a pas une partie qui sait et une autre qui ne sait pas. Chacun a son savoir avec lequel il doit faire.  Le savoir n’appartient pas à une partie de la société, qui le transmet en le déversant sur une autre, selon l’image des récipients, l’un vide et l’autre plein. La difficulté c’est de partager de part et d’autre, de prendre simultanément en compte l’émission et la réception dans l’opération de transmission, ce que sait « celui qui ne sait pas » et ce que sait « celui qui dispense le savoir ». Ainsi s’il est aisé à un député expert d’interroger le gouvernement et ses experts, il ne lui sera pas aisé pour autant de s’adresser à un citoyen quelconque. Il y a longtemps que la loi de l’offre sur la demande a expiré. Quiconque a été un militant sait qu’il ne peut s’adresser indifféremment à un simple citoyen et à un étudiant.

Ensuite, pour qu’une assemblée représentant la société dans son ensemble puisse débattre du plan d’un gouvernement élaboré par des experts, il faut qu’elle soit elle-même assistée par des experts, sinon la dissymétrie de savoir qui existera entre le gouvernement et le parlement sera trop grande pour qu’il puisse y avoir débat. Voilà pourquoi nous avons souhaité dans notre intervention de cinq minutes une participation de la société civile aux débats de l’Assemblée Populaire Nationale. La société académique a l’art d’organiser les débats, c’est avec elle que la société doit apprendre à débattre.  L’APN doit donc être le lieu de rencontre de toutes les catégories sociales, pour que le débat national puisse représenter tous les points de vue. Et tous les points de vue doivent être informés, instruits et construits avec l’aide de la société civile. Autrement, nous continuerons de disposer d’un exécutif médiocre (qui fait semblant de recourir aux experts) qui pourra gaspiller les ressources du pays et qui aura besoin d’une assemblée médiocre et d’une presse médiocre, dont l’office sera de le légitimer.

Arezki DERGUINI

1- La force n’étant pas orientée contre quelque chose mais vers sa propre expansion, composant souvent elle-même ou étant composée d’autres forces.
2-  Il veut en rester maître. Il n’interviendra pas dans des confrontations qui pourraient déraper, qu’il n’a pas organisé. Il retournera les violences de la société contre elle-même, chaque fois que cela sera possible. La multiplication des violences internes à la société sont pour lui d’un rapport positif. Les routes coupées, etc., cela tue les producteurs pas les importateurs.
3- L’enjeu des lectures n’étaient donc pas de débattre mais de se faire reconnaître par les militants et les électeurs comme représentants. Les députés globalement ont choisi de s’adresser d’abord à leurs électeurs. Et je ne crois pas que leur choix était le moins bon, au contraire. Leur demander de juger du plan d’action du gouvernement au début de leur mandat était une épreuve qu’ils ont refusée parce qu’ils la savaient perdue d’avance. Ce n’est qu’aux partis qu’on pouvait demander de se positionner par rapport au gouvernement, non pas de juger du plan. Ce qui devait être fait lors des quinze minutes accordées aux chefs de groupes parlementaires. Là encore, minutes bien insuffisantes pour qui n’a pas pris soin du temps et du public à qui il s’adressait.
4- Oui n’en déplaise à certaines traditions de pensée, même la femme de ménage y a sa place. La femme de ménage est la femme qui a besoin de travailler pour entretenir sa famille, je ne serai pas de ceux qui voudront l’exclure de l’Assemblée Nationale Populaire. Comment elle a été élu est une autre affaire. Après cela elle y a sa place et il faudra prendre soin de lui expliquer et de la comprendre.
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