Quel président, pour quelle libéralisation ?

Dans la période actuelle, il faudra à chaque fois distinguer dans l’activité politique ce qui s’apparente à la diversion et ce qui relève de la préparation de l’élection présidentielle. La presse va parler de commission de révision de la Constitution, nous allons affronter des élections locales (municipales et de wilaya) etc. La presse a déjà commencé à casser du militant et les électeurs vont bientôt être pris dans le jeu électoral que nous connaissons. Car en vérité, il s’agit pour les observateurs avertis, dans tous les cas, de préparer les présidentielles, par ailleurs moment décisif pour un régime présidentiel. On se prépare déjà à nous jouer la partition : « sans nous point de salut ». On se rappellera de l’élection présidentielle du 15 avril 1999, où les six candidats se retirèrent de la course pour laisser Bouteflika seul en lice. Cette fois, le régime devra passer par des élections ouvertes. Même la publicité du fichier national ne pourra y échapper. Le dispositif qu’il essayera de mettre en œuvre pour déjouer les pressions externes se prépare déjà. Quel ordre pourra-t-il faire accepter à la société pour libéraliser sans sacrifier ses intérêts ? De quelle fraction du pouvoir lui faudra-t-il se défaire ?

Par ailleurs, le monde extérieur ne surévaluera pas cette élection. Il a déjà commencé son travail de transformation. Il veut conduire l’Algérie et les pays voisins à une plus grande coopération : soumettre la région à sa police et ses marchandises. Réussira-t-il à intégrer les Touaregs ou poursuivront-ils leur projet suicidaire d’indépendance ? Qu’en deviendra-t-il de la Kabylie et du Sahara occidental ? L’enjeu de l’élection présidentielle réside donc dans le type de programme que le régime devra adopter, de droit ou de fait. Tel que celui projeté par les puissances occidentales (la Chine faisant l’économie d’une telle projection, la France adaptant la sienne à celle plus globale américaine) ou cet autre que pourrait déployer les maghrébins et les africains encore trop submergés par leurs divisions ou cet autre national plus irréaliste encore qui consisterait à vouloir faire de l’avenir une image du passé. Plus il fait le silence sur un tel programme, plus le pouvoir en devient suspect.

Par contre les forces internes, pour ne pas succomber au programme occidentalo-sioniste et laisser une fraction du pouvoir y attacher ses faveurs, devront développer un programme alternatif pour distraire les richesses de l’Afrique et son potentiel de croissance des appétits et prédations internes et externes. Il faudra se méfier de la surenchère, qui donne d’une main ce qu’elle reprend d’une autre. Dans le passé des clients très nationalistes ce sont mis au service de l’Etat-nation qui a dépossédé la société de sa souveraineté et de ses richesses. Ce programme alternatif devra mettre à l’abri ces ressources et ce potentiel et les mettre au service du bien-être de la région et du monde. Il faudra créer des souverainetés limitées et d’autres plus globales, gérer des frontières au service des populations et du monde.

Pour l’Algérie le défi est énorme et le sera davantage avec le temps. Pour simplifier et illustrer mon propos, il faudra renoncer à la subvention de certains produits (blé et essence par exemple), pour libérer la circulation des produits entre les marchés maghrébins et africains. Qui aura le courage de dire la vérité aux populations et les orienter dans une voie juste et durable ? L’Occident s’y refuse encore : la baisse du pouvoir d’achat de leurs populations est inéluctable. Sarkozy se préparait à la guerre contre l’islam pour le défendre. L’Algérie y a répondu en faisant le FLN victorieux des législatives. Jusqu’à quand pourra-t-on tricher avec le temps ? Le régime actuel achète la paix sociale avec ces subventions et l’école gratuite en laissant faire une destruction de notre capital naturel. Il pourrait perdurer encore si les puissances extérieures pouvaient y consentir. Cela profiterait d’abord au plus offrant : la Chine et à certaines entreprises peu citoyennes, ce qu’elles ne peuvent accepter si on y ajoute la drogue et le terrorisme qui s’installent dans le Sahel. C’est pourquoi, le prochain président devra définir son programme de libéralisation pour avoir des soutiens internes et externes. A cause de tout cela, il est impératif que les problèmes algériens cessent d’être des problèmes algériens pour devenir maghrébins et africains. Nourrir les populations, leur donner un emploi décent, n’est plus de la compétence des Etats édifiés sur les bases coloniales. Les puissances coloniales veulent maintenant redresser leurs torts. La manœuvre qui consiste à vouloir régler séparément les problèmes algériens, marocains, tunisiens et maliens n’aboutira qu’à approfondir la crise. Le problème des subventions, pour ne citer que lui, ne peut recevoir de solution optimale que dans le cadre d’un programme commun entre les pays frontaliers. Alors de grâce que la presse cesse de nous casser les oreilles avec ce que l’Algérie perd en ouvrant ses frontières et qu’elle s’attarde à ce que l’on peut faire ensemble pour construire des frontières plus sûres et plus fiables en mesure de restaurer une certaine souveraineté des Etats et des populations sur leurs territoires. On est en train de soumettre la Kabylie au chaos, au terrorisme, parce qu’on lui refuse ce droit. On pousse les Touaregs à revendiquer un territoire séparé qu’ils ne pourraient défendre eux-mêmes parce qu’on leur refuse un certain contrôle sur lui. Que n’apprend-on  pas de la leçon soudanaise ! On enfonce l’Afrique et ses tribus, ses religions, dans la guerre civile parce que certaines forces veulent un contrôle sans partage sur les ressources naturelles.

Nous l’avons dit ailleurs, la transition démocratique passe par l’élection d’un président, après cela il faudra une Constitution qui limite les pouvoirs, ensuite et alors seulement la compétition politique pourra être ouverte et la majorité politique gouverner. Mais le programme du président, le programme du président voilà le véritable enjeu immédiat. Il ne peut être issu que des enjeux géostratégiques et économiques mondiaux actuels. Son contenu : construire une Afrique, des sociétés, et des Etats africains en mesure de conduire leur développement, des armées capables d’assurer leur protection. Le monde se restructure, les petits Etats-nations ne peuvent plus rester en dehors, s’ils ne veulent pas être soumis à l’unilatéralisme de la grande puissance. Les dictatures militaires, pour ne citer qu’elles, sont de plus en plus contestées par des groupes armés. Il apparaît de plus en plus qu’il faut rétablir un rapport de souveraineté des populations avec leur territoire pour y établir la sécurité et une certaine responsabilité quant aux ressources naturelles. C’est la seule garantie pour une protection du capital naturel contre la prédation externe et interne à laquelle elles consentent de moins en moins et contre laquelle elles encouragent de plus en plus la production de seigneurs de guerre. On se croirait au début de la différenciation de la société européenne en guerriers et paysans, n’était-ce le monde qui les entoure et ne peut les intégrer. Les Etats-nations établis sur les frontières coloniales voient leur autorité de plus en plus contestée, par le ciel de l’extérieur, et par le bas de l’intérieur. Ils se délitent et ne contrôlent plus leurs communications. Les autoroutes ne sont plus celles que l’on croit. Le gouvernement des sociétés par le chaos, qui refuse à ces dernières l’Etat de droit, encourage la formation de groupes armés dont le contrôle devient de plus en plus difficile étant donné l’étendue et la porosité des frontières, la déliquescence des Etats et la déstructuration des sociétés. Les sociétés pour survivre doivent se resserrer par le bas et s’étendre horizontalement.

 Il faut donc commencer par le haut pour engager la transition démocratique. Balayer de haut en bas disait Aït Ahmed. S’établir à la hauteur du monde pour aider la société à s’y porter. Aller du cadre global aux cadres locaux pour situer les enjeux aux différentes échelles, les rapports entre les différents marchés, leurs fonctions.

 L’islamisme peut reconduire l’illusion étatique nationale s’il n’y prend garde. On ne peut imposer une loi à des populations qui viserait à les déposséder même si elle est d’origine divine. Si on ne peut imposer n’importe quelle loi aux musulmans, on ne peut non plus imposer n’importe quelle loi qui ne prendrait pas en compte les droits largement admis aujourd’hui, qu’ils soient civils, politiques, économiques ou sociaux. On ne doit pas perdre de vue non plus que dans nos sociétés, du fait de l’histoire coloniale et postindépendance, l’application de la loi a plus d’importance que la loi elle-même. Le rétablissement du rapport de confiance entre la société et le droit ne peut procéder que de l’expérience. De ce point de vue encore l’élection présidentielle, l’exercice du pouvoir présidentiel ont un grand rôle. Les élections législatives passées ne pouvaient avoir une telle mission : donner à la société les moyens de retrouver une confiance en elle-même.

Arezki DERGUINI

Le 17 juillet 2012

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