Justice, paix sociale et autorité

Le régime présidentiel est le système d’appropriation des richesses nationales par une minorité. Il bloque toute possibilité de clarification des droits de la propriété qui  permettrait de protéger le capital naturel. Parce qu’il offre le pouvoir décisionnaire à une minorité qui, incapable de gouverner par le droit, s’en remet à un pouvoir informel pour gérer les niveaux inférieurs de décision. L’opposition est formelle et non réelle entre le pouvoir informel des généraux et le pouvoir non moins informel du président civil du régime présidentiel. Les divisions qui peuvent traverser le pouvoir d’Etat sont celles contenues de la société.

Le régime présidentiel est le système qui résulte d’une incapacité « congénitale » de la société à se gouverner elle-même. Il est le système d’administration du chaos social. C’est l’absence d’autorités locales et particulières pour résoudre les conflits sociaux qui a appelé et justifié son existence. Il a constitué un recours externe. L’échec des wilayas n’est pas à imputer à la seule armée des frontières. La société et le monde y sont pour beaucoup.

Aussi la solution du régime présidentiel bien que ne pouvant que s’imposer à moyen terme, est calamiteuse à long terme. Il menace l’existence même de l’Etat. Comme il est aisé de le constater, les décisions de justice ne sont pas appliquées parce que l’objectif de paix sociale passe avant celui de la justice. Raisonnablement et déraisonnablement. La justice n’est plus la condition de la paix sociale, c’est la paix sociale qui est l’objectif immédiat de la justice. Mais ce faisant on discrédite l’Etat et la justice. « Il n’y a pas d’Etat, il n’y a pas de justice » est le sentiment dans lequel sont éduquées les nouvelles générations. La paix sociale d’aujourd’hui prépare la guerre civile de demain.

Pour autant, c’est à partir d’un tel régime comme inévitable, corollaire d’une faiblesse sociale, qu’il faut envisager le traitement de cette dernière. Il faut fixer une fin précise à ce régime: aboutir à l’autonomie de la société. Le régime présidentiel qui n’a pas d’autre horizon que lui-même naturalise la faiblesse de la société, ses dispositions au chaos. Il transforme une production historique en nature. Ce faisant, il reproduit le rapport colonial de la société et de l’Etat, il favorise certaines élites sur d’autres.

La transition doit procéder à partir des élections présidentielles, pour aller vers une assemblée constituante puis vers une majorité parlementaire. Procéder autrement conduirait à la confusion. On ne peut parler de majorité politique tant que la société ne s’est pas donnée de Constitution. Engager la société dans une compétition politique alors qu’elle n’a pas de Constitution, c’est entretenir sa disposition au chaos. On ne peut se donner une Constitution, si le souci d’unité, d’ordre et de justice de la société ne domine pas le souci de division et d’exploitation, si la confiance sociale n’est pas établie. Les algériens doivent s’unir autour d’un président qui les apaise et les élève, ainsi que d’un programme de transition clair et précis.

Aussi l’annonce de la mise en place prochaine d’une commission en vue de réviser la Constitution n’est qu’un nouveau moyen pour gagner du temps, comme a été l’attente de la mise en place d’un nouveau gouvernement suite au « sacrifice » (exigé par les convenances internationales) de certains ministres engagés dans la campagne électorale, un moyen de diversion. Gagner du temps pour monter le dispositif social, politique et électoral nécessaire à la reproduction du régime présidentiel jusqu’à l’épuisement des ressources naturelles. Le non renouvellement des ministres a conduit la presse et l’opinion jusqu’à jouer de la confusion entre régime parlementaire et régime présidentiel, à attribuer certains postes à certains candidats de l’opposition : « on choisira le premier ministre dans la majorité parlementaire », « le président n’est pas obligé », « le gouvernement sera d’union nationale », etc.

Aussi faut-il rappeler le véritable enjeu politique : il s’agit de l’autonomie de la société vis-à-vis de l’Etat. S’il faut faire la différence entre pouvoir et Etat, comme il est maintenant devenu coutumier, il faut aussi faire la différence entre Etat et société. Confusion, différence, plus ou moins grandes dans certaines sociétés de référence. On peut dire très schématiquement, que la noblesse européenne, selon les pays, a configuré le rapport entre Etat et société. Ce qui explique leur différence de régime politique malgré leur nature démocratique commune. Alors qu’en France la monarchie (l’Etat) a été utilisée par la société contre la classe dominante, en Angleterre la noblesse a utilisé la démocratie contre la monarchie. Aussi le rapport entre Etat et société est-il d’opposition dans le libéralisme anglo-saxon, est-il de confusion dans la démocratie française. On pourrait ajouter, pour faire contraste, qu’il est de médiation dans la démocratie allemande où la représentation politique n’absorbe pas toute la représentation sociale. Le rapport Etat et société est donc politique et historique plutôt qu’anthropologique. Ou peut être plus exactement les deux à la fois sans que l’un puisse-être considéré comme plus fondamental que l’autre en dernière instance. On ne peut se donner le terme anthropologique sans le terme politique et historique. Les dispositions sociales sont anthropologiques et historiques, l’Histoire et l’Anthropologie n’étant pas des divisions de nature mais de méthode.

Dans le cas de notre société où l’Etat ne procède pas d’une monarchie historique de droit divin, la société ne peut procéder de l’Etat, le droit de ne peut procéder de haut en bas, comme l’on longtemps crut les indépendantistes algériens. C’est à cette tentation que peuvent être soumis les mouvements politiques islamistes qui se réclament de l’application d’une Loi préexistante à la société, la Chari’a, par un Etat (démiurge) sur la société, comme l’ont été les mouvements nationalistes devant la faiblesse de l’innovation sociale. Les élites politiques portant la confusion Etat société n’ont pu conduire et ne peuvent pas conduire la société vers son autonomie. C’est sur ce rapport que l’obscurité règne dans beaucoup d’esprits aux intentions honnêtes. C’est sur ce rapport qu’il faut faire la clarté et que les penseurs sont attendus.

 Arezki DERGUINI

le 12 Juillet 21012.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s