L’Egypte sur la bonne voie et les révolutionnaires et réformateurs ne doivent pas se tromper d’objectifs.

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Ce ne sont pas les élections qui font les rapports de force. Elles expriment seulement la position, le centre de gravité de la majorité sociale qui a bien voulu s’exprimer. Selon le dispositif mis en place par les militaires, à une faible majorité, les Egyptiens ont choisi le représentant des frères musulmans contre le représentant de l’ancien pouvoir militaire, le changement piloté par les frères musulmans mais pas sans les militaires. Il faut s’accorder que les voix dans le monde réel ne pèsent pas ce qu’elles pèsent, chacune égale, dans les urnes. Pourtant, il faut bien aussi reconnaître que les élections puissent traduire un rapport de forces circonscrit qui rende possible des compromis suffisamment stables pour que le système de gouvernement puisse fonctionner et durer.

Pour clarifier les choses, il faut d’abord rappeler que la démocratie parlementaire a une histoire, qu’elle s’est installé sur une certaine configuration sociale des rapports de force. Elle est issue de la révolution bourgeoise, elle sanctionne un renversement du rapport de forces entre des classes dominées et une classe dominante (féodale versus bourgeoise et ouvrière) et un compromis entre une classe dominante minoritaire (la bourgeoise) et la classe dominée majoritaire (la classe ouvrière et le reste de la société), que l’on peut traduire par le politique, la détermination de l’intérêt général à la majorité et l’économie à une minorité. A cela on peut ajouter l’apport des histoires particulières. On s’accorde à dire aujourd’hui que la société allemande équilibre davantage ses pouvoirs entre différents corps sociaux suffisamment représentatifs et réalise ainsi des compromis plus performants que d’autres démocraties. Or, pour ce qui nous concerne, après que l’expérience socialiste ait voulu faire l’économie de l’existence d’une société bourgeoise (la voie non capitaliste de développement), après que l’on se soit résolu à construire une économie de marché, on continue à dénier, dans les faits plus que dans le droit, le droit à l’existence (à l’autonomie) d’une telle minorité. Dans le même ordre d’idées, on minore le rôle de la « société civile » dans l’expérience turque que l’on cite pourtant et très souvent comme modèle. On valorise le rôle de la société politique mais bien moins celui de la société civile marchande.

Aussi entend-on déjà et partout dire, concernant l’Egypte, que le nouveau président élu n’a aucun pouvoir, après que l’assemblée nationale ait été dissoute et que la Constitution ait été modifiée. Le discrédit est jeté. C’est que l’on surestime le pouvoir du droit par rapport aux rapports de force réels et que l’on reste sur une conception du pouvoir surannée. Or le droit, lorsqu’il ne procède pas d’une instance transcendante (monarchie de droit divin ou autorité charismatique), a plutôt tendance à suivre les rapports de force et à légaliser des pratiques sociales. Ainsi une transition démocratique peut-elle avorter parce que le Droit aura voulu précéder les faits alors qu’il n’en avait pas les moyens. Alors qu’il ne correspondait pas à une projection de la société dans un état futur. Les objectifs s’avèrent très rapidement au-dessus des moyens d’une telle transition. Aujourd’hui la société égyptienne, avec la liberté d’expression, découvre ses rapports de force réels, longtemps masqués pour les uns, quand ils n’étaient pas contenus par la force brute. De plus elle va découvrir que les rapports de force sont ceux qui existent entre des forces réelles, ascendantes et descendantes et non pas définitives, ce que chacune ne s’accorde pas forcément. Il lui faudra donc tout d’abord reconnaître ces forces, puis identifier le point de leur évolution (naissantes, mâtures ou crépusculaires). De plus ces forces ne sont pas simplement sociales mais aussi technologiques, ce que beaucoup, sortis de la vulgate marxiste, n’arrive pas à identifier1. Ainsi on ne peut survivre dans le monde avec n’importe quelle technologie. Ce n’est plus le nombre qui fait la force, comme ce fut le cas lors des premières révolutions industrielles qui ont vu naître la classe ouvrière organisée. La société égyptienne devra donc reconnaître les forces du futur qui porteront son avenir et qu’elle devra soutenir, épouser, comme elle devra aider les forces déclinantes à se convertir. Et c’est là la place du débat politique. On ne peut plus enrégimenter une société comme crut pouvoir le faire la dictature du prolétariat, ou le firent les partis de la classe ouvrière dans le passé. Il faudra bien pourtant que la société s’organise pour réaliser les compromis qui lui permettront de se transformer afin de répondre aux multiples défis auxquels elle devra face. Il faudra aussi que la société permette aux perdants d’aujourd’hui de pouvoir être les gagnants de demain. C’est cela rendre l’espoir politique à la société. Les déclassements sont inévitables dans un monde qui change à une vitesse toujours accrue, mais les reclassements et conversions doivent être possibles. Autrement la déchirure sociale s’installe et ses conséquences menaçantes pour la stabilité sociale.

Aujourd’hui, l’Egypte se trouve au bon point de départ. Pourquoi ? Parce que la mise en correspondance grosso modo des structures juridiques et des rapports de force réels, pourra lui épargner bien des égarements. La démocratie, le droit, l’adhésion sociale à un projet de société (à cet effet vite réduit à sa dimension idéologique) ne relèvent pas de la magie : des urnes sortiraient une nouvelle société, un nouvel Etat et de nouveaux pouvoirs. La démocratie est une construction sociale. La transformation des rapports sociaux exige une vision, une stratégie et une adhésion sociale. Il ne suffit plus d’occuper l’Etat, de se servir de son appareil répressif, il faut inciter diraient les économistes, il faut engager dans un programme.

Alors que les militaires s’effacent en Tunisie et avec eux la police politique corrompue, et que la « société civile » s’enferre dans la confrontation idéologique pour une part, là aussi parce que la société civile (qui désignait avec Hegel la société marchande) ayant été en ménage avec la police politique est de ce fait exclue du débat politique, en Egypte une structure met en présence deux pouvoirs publics : le pouvoir militaire et un pouvoir civil, le pouvoir politique d’une certaine majorité sociale. Et c’est ici que l’on retrouve le modèle turc : la transition politique permettra-t-elle au pouvoir militaire de s’effacer progressivement en faveur de nouveaux pouvoirs civils, dont celui économique ? L’on sait en Egypte la forte dépendance du pouvoir économique vis-à-vis du pouvoir militaire. La séparation des deux pouvoirs pourra-t-elle s’effectuer dans le cadre d’objectifs sociaux globaux ?

La révolution aujourd’hui s’affirme comme une révolution contre la dictature militaire, contre l' »Etat profond », mais tout comme pour la révolution contre l’ordre international ou l’ordre bourgeois, il ne suffit pas d’être contre pour accoucher d’une nouvelle société, d’un ordre démocratique. Or plutôt que d’une opposition vis-à-vis du pouvoir militaire, d’un rapport négatif à celui-ci, il faut lui (tout du moins à la masse de ses employés) proposer un programme de conversion, il faut aller vers une séparation des pouvoirs qui ne relève pas seulement d’une transformation de l’ordre légal mais d’une transformation du réel. Il ne suffit pas d’aligner légalité et légitimité démocratique dans l’ordre des valeurs et celui juridique, il faut mettre fin dans l’ordre réel à la concentration des pouvoirs, séparer les pouvoirs dont celui économique du militaire et pour les séparer il ne suffit pas de demander aux militaires de retourner dans les casernes, il faut une stratégie de « civilisation », de conversion du pouvoir militaire, de l’appareil sécuritaire en nouveaux pouvoirs civils, économiques, médiatiques, judiciaires etc. Il faut transformer la majorité politique en multiples pouvoirs civils et le pouvoir unique en pouvoirs multiples. C’est dire que le primat du politique sur le militaire, jusque là confondu en faveur du premier, doit avoir une base sociale et économique qui puisse les distinguer qu’il n’a pas encore. Et là, l’Egypte comme l’Algérie sont globalement sur la même ligne de départ.

La révolution ne peut être simplement négative, elle n’est pas une révolution contre (les militaires), mais une révolution dans l’ordre subjectif très bien rendue dans le début du célèbre slogan « le peuple veut (la chute du régime) »2. Pour qu’elle soit accomplie, il reste que puisse se transformer la volonté sociale en opérations concrètes qui la rende effective, en prise sur le réel et le transformant. Et on a très bien vu, qu’en ce qui concerne l’Egypte qui dispose d’une relative majorité sociale grâce au parti des Frères musulmans, seul parti en mesure de faire contrepoids au pouvoir des militaires, qu’opposer l’armée à la société, et encore moins aux frères musulmans, n’est pas la panacée. Il faut opposer un état du pouvoir à un autre qu’on veut lui substituer. Un état du pouvoir centralisé, ruineux désormais pour la société, que les stratégies privées ont commencé à corrompre et qu’il faut pouvoir dissocier en pouvoirs distincts afin de créer un état de pouvoir équilibré entre différents centres, favorable à la dynamique sociale, à la production de compromis globaux, aux libertés et au bien-être de la société.

En réduisant le pouvoir du président, en dissolvant l’assemblée parlementaire, le pouvoir militaire a soustrait aux frères musulmans un pouvoir illusoire. Celui de faire la loi, pas seulement la lettre, à partir des seules instances élues. Il a recadré les rapports de force de sorte qu’ils ne se réduisent pas à de simples affrontements, ne conduisent qu’à une guerre civile. Et de ce point de vue, il y a fort à parier que ces mesures n’ont pas été des décisions unilatérales du pouvoir militaire. Les défenseurs de la souveraineté doivent se rappeler que celle-ci n’est pas sans contraintes internes et externes, qu’elle s’exerce dans un monde qui peut la mettre en échec ou l’accompagner et qu’en tenir compte n’est pas une preuve de soumission à leur égard. Et plutôt que de se focaliser sur la seule opposition subjective, de se contenter de se prévaloir de certaines valeurs générales déconnectées, s’exposant ainsi à l’usure des manœuvres du pouvoir dominant, la révolution dans le sens où elle renverse le primat du militaire sur le politique, doit élaborer une stratégie de transformation basée sur une analyse rigoureuse de la situation globale et locale, des fondements du pouvoir (dont les dispositions sociales) et sur une définition précise des objectifs. Il s’agit pour ma part de stratégie de « civilisation » qui consiste essentiellement dans des opérations de transformation des dispositions sociales et de conversion des capitaux (au sens de Pierre Bourdieu), de conversion « d’actifs » politico-économico-militaires en actifs civils, culturels et économiques.

 Arezki DERGUINI

le 26 Juin 2012.

1 Le philosophe français Bernard Stiegler, paraphrasant le philosophe Emmanuel Kant, parle d' »a priori technologique ».

2 Cette révolution dans l’ordre des valeurs qui pour le moment sanctionne la faillite de l’ancien système et qu’il n’est pas question de minorer doit cependant se poursuivre et produire celles qui conduiront à l’émergence de nouvelles dispositions sociales qui porteront le nouveau système. A titre d’illustration on parlera de dispositions à l’égard du travail et de la propriété qui ont rendues possibles la démocratie bourgeoise (la (re)lecture du philosophe anglais John Locke serait ici fort instructive).

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